L’Ascad a tenu un colloque international que le professeur Saliou Touré a présidé. C’était autour du thème: « Mathématiques, une discipline fondamentale et une efficacité déraisonnable »
A cette occasion, l’ancien Directeur général de l’Insaac, Docteur Goran Koffi Armand Modeste a pris la parole.
Dans une communication ambitieuse intitulée « Les expressions mathématiques dans la musique », Goran Koffi Armand Modeste a construit un travail. Celui d’explorer les liens profonds entre la logique mathématique et la création musicale savante.
À travers une démarche alliant rappels historiques, plaidoyer pédagogique et ambition transdisciplinaire, ce travail suscite de l’enthousiasme.
Une exploration aux racines antiques
La communication s’ouvre sur une plongée dans les relations millénaires entre mathématiques et musique. En remontant jusqu’à Pythagore. Ce dernier posait, dès l’Antiquité, les fondements d’une pensée unifiée. La musique, comme l’arithmétique ou la géométrie, y reposait sur l’harmonie des nombres.
Tout au long du texte, l’auteur met en lumière l’architecture mathématique qui sous-tend les structures musicales — rythmiques, harmoniques ou mélodiques. Koffi Goran mobilise des notions telles que la proportion, la symétrie, les suites numériques, ou encore la géométrie des formes. Révélant les racines scientifiques du geste artistique.
Figures de la tradition savante
Plusieurs figures majeures de l’histoire de la musique viennent enrichir la démonstration :
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Bach et ses canons qui se fondent sur des structures rigoureuses,
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Rameau, dont le traité repose sur les lois naturelles,
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Bartók, qui intègre le nombre d’or dans sa composition,
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ou encore Xenakis, dont l’œuvre musicale s’appuie sur des formalismes algorithmiques.
Ces références montrent que les mathématiques ne sont pas un simple outil extérieur à la musique. Mais un langage intrinsèquement lié à sa construction.
Une critique du cloisonnement disciplinaire
L’auteur élargit la réflexion à la situation contemporaine. En regrettant le cloisonnement entre musiciens et mathématiciens en Côte d’Ivoire. Il propose la création de parcours de formation croisés – musique, mathématiques, informatique – susceptibles de favoriser, entre autres, l’industrialisation de la facture instrumentale endogène. En valorisant les instruments de musique issus des terroirs locaux.
Une réflexion ambitieuse et transversale
Ce travail se distingue grâce à son ambition théorique et sa portée transversale. En replaçant la musique dans une histoire longue des idées, Goran Koffi Armand Modeste redonne aux mathématiques leur rôle de matrice invisible de la création sonore. Il ne s’agit pas seulement de célébrer la beauté des nombres, mais d’interroger les structures profondes de la pensée musicale.
L’intérêt majeur de cette communication réside dans la justesse de son positionnement épistémologique. En rendant hommage à la tradition pythagoricienne, l’auteur rappelle que la musique occidentale savante s’est constituée sur un socle rationnel. Logique, équilibre et proportion y sont maîtres.
À travers les figures de Bach, Rameau, Bartók et Xenakis, il montre que le compositeur est non seulement un artiste inspiré. Mais aussi un géomètre du son, un architecte du temps et des fréquences. Loin d’assécher la musique, la pensée mathématique lui donne forme, structure et profondeur.
Une portée pédagogique et décoloniale
Sur le plan pédagogique, cette approche ouvre des perspectives riches. Elle suggère de réconcilier deux mondes trop souvent séparés dans les cursus éducatifs : celui des sciences exactes et celui des arts. L’auteur propose des pistes concrètes pour créer des ponts, renouveler les méthodes de formation et encourager la créativité transdisciplinaire.
L’ouverture sur les savoirs musicaux africains constitue un volet essentiel. En appelant à une valorisation des traditions locales à travers le prisme des mathématiques, la communication s’inscrit dans une dynamique décoloniale, propice à repenser les canons dominants.
Perspectives
Pour des raisons techniques indépendantes de la volonté du communicateur, les illustrations relatives aux analyses spectrales et autres exemples musicaux. Y compris ceux concernant les musiques africaines, n’ont pu être diffusés.
Il convient toutefois de rappeler que les termes de référence (TDR) du colloque spécifiaient clairement l’objectif. Celui de montrer les mathématiques dans la musique – rien de plus.
Par ailleurs, du point de vue des politiques publiques, le département de musicologie africaine créé au sein de l’INA (Institut National des Arts) était déjà assigné à cette mission. D’ailleurs, des cours de mathématiques musicales y étaient dispensés par Augier. Outre les modèles occidentaux, Goran a présenté des exemples indiens et asiatiques également, dans le cadre de laboratoires de recherche mis en place à cette fin.
Cette problématique est largement développée dans l’ouvrage : « Musicologie et développement dans la société ivoirienne » qu’a d’ailleurs écrit Koffi Modeste Armand Goran. Il est publié par les Éditions universitaires européennes en 2011, dans la collection Omn.Univ.Europ.
Une communication saluée par les organisateurs
Les organisateurs ont vivement appréciée la communication, signe que Goran a atteint son objectif. Les interventions et contributions des professeurs Saliou Touré et Touré Siaka en ont été une illustration particulièrement éloquente.
Un appel au dialogue entre science et art
La communication de Goran Koffi Armand Modeste a le grand mérite d’ouvrir un débat nécessaire. Celui de la rencontre entre deux langages qui apparemment s’opposent, mais qui fondamentalement se lient.
En articulant science et art, logique et émotion, cette réflexion appelle à une nouvelle manière de concevoir l’acte musical. Ce dernier s’impose comme un espace où la pensée abstraite devient chair sonore.
Mais pour que ce dialogue entre mathématiques et musique devienne un véritable chantier intellectuel et pédagogique, il faudra aller plus loin. Analyser, expérimenter, contextualiser. Et surtout, ne pas oublier d’écouter — au cœur des traditions africaines, les mathématiques discrètes que murmure la musique.
ALEX KIPRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
