À deux mois du scrutin, le calendrier électoral ivoirien est enlisée, les tensions s’accumulent, et les principaux candidats de l’opposition sont écartés.
Et si le report de l’élection présidentielle — longtemps tabou — devenait une sortie de crise stratégique, aussi bien pour le pouvoir que pour l’opposition ?
Une présidentielle fragilisée par les incertitudes
Officiellement, la date du scrutin est fixée au 25 octobre 2025. Mais au fil des semaines, les obstacles se multiplient. Derrière le silence calculé du président et l’agitation contenue d’une opposition prise entre exil et prison, une hypothèse longtemps inimaginable gagne du terrain : celle d’un report du scrutin.
Loin de traduire une faiblesse, un tel report pourrait, paradoxalement, servir les intérêts des deux camps — pour des raisons différentes, mais convergentes.
Un calendrier électoral déréglé
La Commission électorale indépendante (CEI) affirme être prête. Dans les faits, la réalité est tout autre : selon un rapport du Centre pour la gouvernance démocratique en Afrique (CGDA), publié début août 2025, plus de 520 000 électeurs potentiels ne sont toujours pas enrôlés.
Le dépôt des candidatures, initialement prévu pour le 23 août, a été perturbé par une série de recours judiciaires, notamment ceux de Laurent Gbagbo (PPA-CI) et Tidjane Thiam (PDCI). Deux dossiers aussi sensibles que politiquement explosifs.
À cela s’ajoutent des incertitudes techniques concernant la transparence des listes électorales et la fiabilité des résultats. Dans un pays où chaque élection depuis 2000 a été contestée, l’architecture démocratique ne peut plus se permettre l’improvisation.
Une opposition privée de ses figures majeures
Le tableau politique est encore plus déséquilibré lorsque l’on observe les principales exclusions :
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Laurent Gbagbo : radié des listes pour cause de condamnation judiciaire ;
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Tidjane Thiam : déclaré inéligible pour des « problèmes de nationalité », selon le gouvernement ;
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Guillaume Soro : toujours en exil, condamné à perpétuité ;
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Charles Blé Goudé : libre, mais également radié.
Face à cela, le camp présidentiel avance presque sans adversaire. Une élection sans opposition n’est pas illégale, mais elle entame sérieusement la légitimité du processus démocratique.
Certes, certains peuvent s’en accommoder. Mais cela risque surtout d’aggraver les contestations post-électorales. En 2020, le taux de participation n’avait pas dépassé 46 %, un record d’abstention. L’histoire pourrait se répéter — voire empirer.
Selon une étude du Centre d’études politiques d’Abidjan (CEPA), menée en juillet 2025, 72 % des électeurs se disent démobilisés par l’absence d’alternative crédible.
Des signaux discrets qui préparent le terrain
Officiellement, le gouvernement exclut toute idée de report. Mais certains signes laissent entrevoir une ouverture, certes prudente, à un réajustement du calendrier.
Le 20 août, Kobenan Kouassi Adjoumani, ministre et porte-parole du RHDP, déclarait :
« Ceux qui préparent des troubles ne doivent pas oublier que l’État reste en contrôle. Mais nous restons ouverts à toute concertation pour préserver la paix. »
De son côté, Laurent Gbagbo, bien qu’exclu du processus, n’a pas appelé à la rupture mais à une résistance politique :
« Il n’y aura pas de quatrième mandat. Mais notre lutte est pacifique, déterminée, et politique. »
Ces choix de mots sont significatifs. Ils ne ferment pas la porte à une reconfiguration du processus, sans renoncer pour autant à l’échéance électorale.
Un report tactiquement avantageux… pour le pouvoir
À première vue, le RHDP n’aurait aucun intérêt à repousser le scrutin : l’opposition est fragmentée, les institutions électorales lui sont favorables, et le terrain semble dégagé.
Mais un report stratégique pourrait, en réalité, jouer en faveur du président Ouattara lui-même. Pourquoi ?
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Désamorcer les critiques internationales : l’ONU et la CEDEAO ont exprimé des réserves sur le caractère non inclusif du processus actuel.
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Prévenir une crise post-électorale : une élection contestée sans réelle compétition pourrait relancer le cycle de violences, comme en 2010-2011.
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Gérer les tensions internes au RHDP : la question de la succession d’Alassane Ouattara agite le parti. Le président de l’Assemblée nationale, Adama Bictogo, s’est montré ouvertement intéressé, notamment après son entretien remarqué avec Marc Perelman sur France 24.
Un report de 2 à 4 mois, s’il est encadré et négocié, permettrait au pouvoir de garder la main, tout en redonnant un vernis de légitimité au processus.
…Et une opportunité à saisir pour l’opposition
Pour l’opposition, l’intérêt d’un report est évident — même s’il est rarement exprimé publiquement.
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Laurent Gbagbo et Tidjane Thiam pourraient obtenir une révision de leur statut juridique ou un compromis politique.
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Le PPA-CI et le PDCI, affaiblis par les divisions et les exclusions, gagneraient du temps pour reconstruire une stratégie commune.
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Cela permettrait aussi de réenclencher une dynamique de mobilisation populaire, aujourd’hui étouffée par la répression, la peur et le désenchantement.
Un report bien négocié pourrait même ouvrir la voie à de nouvelles candidatures issues de la société civile ou de figures politiques plus consensuelles, redonnant de l’air au débat démocratique.
Un report : sortie de crise ou fuite en avant ?
Calendrier technique sous tension, opposition neutralisée, participation en berne, pression internationale croissante, et bénéfices politiques potentiels pour les deux camps : tous les éléments convergent vers la nécessité d’un report.
Ce dernier n’est peut-être pas officiellement à l’ordre du jour. Mais il s’impose de plus en plus comme une solution raisonnable, légitime et politiquement rentable — à condition qu’il soit négocié, encadré et assorti de garanties démocratiques.
À deux mois de l’échéance, les Ivoiriens n’ont pas besoin d’un vote à marche forcée. Ils ont besoin d’un scrutin crédible. Et cela commence peut-être… par un peu plus de temps, et beaucoup plus de courage politique.
ALEX KIPRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

