Enseignant-chercheur, musicologue, musicien et spécialiste des patrimoines musicaux africains, le Dr Kossonou Kouakou Henri Luc observe les mutations technologiques avec exigence.
Entre intelligence artificielle, création musicale, transmission et identité culturelle, il défend une modernité enracinée, capable d’embrasser la technologie sans perdre la singularité ivoirienne.
À l’Université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, le Dr Kossonou Kouakou Henri Luc enseigne et poursuit des recherches consacrées à la musique, aux cultures musicales africaines et à leur patrimoine. Docteur en Arts, Culture et Musicologie, il articule musicologie, ethnomusicologie, analyse musicale, technologies et transmission.
Ses travaux s’intéressent notamment aux musiques traditionnelles et populaires ivoiriennes, aux mécanismes de transmission et aux transformations provoquées par la modernité. Il a consacré des recherches à Meiway, Nani Palé, Allah Thérèse et, plus récemment, aux dimensions culturelles et interreligieuses de la musique d’Alpha Blondy.
Musicien, auteur-compositeur et interprète, il porte également un regard attentif sur les nouvelles technologies, désormais présentes dans toutes les étapes de la création musicale contemporaine. Pour lui, l’intelligence artificielle ne constitue plus un simple outil périphérique, mais transforme profondément les pratiques musicales actuelles.
Il refuse toutefois de confondre génération automatique et véritable création artistique.
Une machine peut proposer une mélodie, une harmonie ou une texture sonore, mais l’intention, le choix, l’interprétation et la responsabilité esthétique demeurent fondamentalement humains.
L’enjeu est particulièrement important pour la Côte d’Ivoire, riche d’une extraordinaire diversité de rythmes, de langues, de timbres et de traditions musicales. Le musicologue redoute qu’une utilisation incontrôlée de modèles étrangers produise une représentation standardisée d’une Afrique musicale pourtant profondément plurielle.
Il appelle donc à documenter, archiver et numériser les patrimoines musicaux ivoiriens afin de mieux les préserver. Pour lui, la constitution de corpus culturels maîtrisés localement devient une véritable priorité stratégique pour les générations futures.
Cette révolution technologique représente aussi une opportunité considérable pour l’éducation musicale, la transcription, la restauration des archives, l’analyse des œuvres et la valorisation internationale du patrimoine.
Encore faut-il que les Africains deviennent producteurs de données, d’outils et de contenus numériques.
À ses yeux, l’artiste doit ainsi apprendre à utiliser l’intelligence artificielle sans lui abandonner son identité. La technologie peut stimuler la créativité, réduire certains coûts et faciliter l’expérimentation, mais elle ne doit jamais décider de la direction artistique.
Son message aux jeunes créateurs est clair : maîtriser les fondamentaux musicaux, protéger ses œuvres, documenter son processus créatif et conserver un regard critique deviennent désormais indispensables. L’IA doit rester un assistant, jamais un substitut à l’artiste.
Sa réflexion dépasse finalement la seule question technologique. Elle pose celle de l’avenir culturel ivoirien dans un monde où les frontières entre création, innovation et mémoire deviennent chaque jour plus poreuses.
Pour le Dr Kossonou, la véritable ambition consiste donc à construire une modernité musicale enracinée, capable de dialoguer avec le monde sans renoncer à ses propres singularités.
Une conviction résume cette pensée : « L’IA ne signe pas la fin du musicien ; elle redéfinit le métier du musicien. » Demain, le véritable avantage appartiendra peut-être à ceux qui sauront réunir culture musicale ivoirienne, pensée musicologique et technologies numériques.
Interview réalisée par
A.K.
POUVOIRS MAGAZINE

