Briller à l’école, mais s’éteindre dans la société ?
Dans cette méditation vigoureuse, Emmanuel Toh Bi — écrivain, poète et universitaire ivoirien — interroge le décalage entre excellence scolaire et responsabilité sociale.
À travers une plume engagée, le titulaire de la chaire de poésie négro-africaine à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké interpelle : que vaut le savoir, s’il ne devient lumière pour la cité ? Une invitation à conjuguer savoir et sagesse, diplômes et utilité, intelligence et service
On expérimente et on entend souvent dire qu’un tel leader ou un tel citoyen de référence, outrecuidant, est un peu trop sûr de lui. Cette note s’en trouverait actée à l’aune de sa vie relationnelle. Constatée, touchée, appréciée, socialement, cette note du citoyen/leader jadis brillant. Studieusement, il n’y aurait vraiment rien à dire ; les livrets scolaires siens des différents établissements qu’il a écumés, l’attestent. La fusée des témoignages aussi. Des moyennes édifiamment cinématographiques en Sciences naturelles, en Mathématiques, en Français, en Sciences physiques, en Histoire et géographie, en Chimie, en Philosophie, en Anglais…
Deux cas, ici. Il se passe que l’acabit de citoyen décrit, soit qu’il laisse témoigner de sa nature de brillant accrédité dans son niveau de langue orale ou écrite, soit qu’il n’y donne pas l’impression du tout. C’est, de toute évidence, le premier cas qui s’en trouve être de marque sociale. Semblant confirmer le témoignage valorisant à sa personne associée. C’est de cet état de fait que se dégage une glose.
Selon toute vraisemblance, ce serait deux réalités différentes qu’être leader de classe et leader de société.
Ce serait deux notions pas nécessairement conciliables qu’être star d’école et star de société. Deux idées pas forcément interpénétrantes que d’avoir été dieu des tests d’évaluation intellectuelle et dieu des défis communautaires, interchangeables aux aspirations sociales. En réalité, les deux séquences de vie mises en analogie de norme dialectique, devraient s’impliquer l’un l’autre. En d’autres termes, avoir été brillant en classe devrait pouvoir rendre brillant en vécu social.
Car, la brillance intellectuelle ou, du moins, studieuse, devrait pouvoir imbiber son sujet de parfaite compréhension du réel naturel et de la vie
sociale. Le savoir dont ledit sujet s’est excellemment montré au diapason, étant celui des choses du cosmos et de la vie existentielle. La déception nait quand le hiatus ou le fossé s’en constate. La satisfaction ou l’accord psychique est de mise quand la complémentarité s’en note. Des célébrités nous en serviront de référence de didactique. Félix HOUPHOUET BOIGNY et Léopold Sédar SENGHOR.
Le second semble avoir un CV scolaire ou studieux très éloquent.
Le premier, un peu moins, même s’il n’a pas la réputation de n’avoir pas été brillant en classe. Les personnalités indiquées, heureusement, ont brillé politiquement, ayant été Présidents de leurs pays respectifs.
En tout état de cause, à quoi sert-il d’avoir été brillant à l’école quand on est incapable de toiser le réel social. D’en briser les codes mythiques, d’en transcender les traits énigmatiques. D’en détenir les soupirs, au point de pouvoir être l’hiérophante d’un groupe social vers un idéal de vie? À quoi ça sert d’avoir brillé en classe quand on n’est d’aucune lumière à la société ?
Tout simplement, après les diplômes rayonnants, l’autre signe de brillance au front de la vie, serait d’avoir conscience de la non évidence du lien entre théorie et pratique. Entre abstraction et fait social, entre jeux scéniques d’esprit et chaleur de vie.
De façon telle à en dégager le juste équilibre.
Le fait est que le tableau politique et social de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique, en général, affiche des acteurs quasi atypiques. C’est qu’après avoir étalé un CV séduisant, de nature à faire envie et à faire pâlir quiconque, ces personnalités font montre d’inconséquence notoire. Et de fadeur continue, au point d’arracher quolibets, humour, ironie, moquerie et déception, au grand public. À quoi aurait, donc, servi l’épopée scolaire et universitaire ? Étant entendu que le fait social est le laboratoire d’expérimentation pragmatique de l’école. Par contre, il s’obtient que des citoyens moins « gâtés » par le CV d’école, sont des stars de société religieuse ou politique. Il y a lieu, donc, de réapprécier la donne. La suffisance de la personnalité, la condescendance, l’excès d’assurance, la distance observée dans le rapport avec les siens… Hérités du nabil palmarès scolaire, seraient à réviser.
Un leader, il écoute; il rassemble; il rassure son groupe social ; il prend des initiatives; il réfléchit.
Le leader planifie; il s’éprouve lui-même. Il entrevoit ; il résiste à la peur; il protège sa communauté; il se montre citoyen; il est au service des siens; il analyse ; il suscite l’espoir. Il ne rejette pas aux varechs les idées d’autrui; il n’a pas foi exclusive en ses seules pensées. Un leader ne s’arrête pas de s’instruire; il s’informe de la réalité avant de s’engager; il intéresse sa communauté dans la mesure du faisable .. Ça aussi, ça surtout, c’est l’école, c’est de l’école. Le citoyen qui sacrifie aux modalités énumérés, à l’échelle de la société, quel que soit ce qu’il a été à l’école, est socialement brillant. Ce qui est l’identité de l’Homme politique, de principe. Or, la vie sociale étant l’aboutissement de l’école, ce citoyen, à bonne raison pourquoi pas, a le sentiment d’être supérieur. Mangeur d’espaces et d’esprits qu’il est. Il draine du monde, au prorata de son état d’esprit, de son caractère, de ses propos et actes posés, concordants, ou, du moins, relativement.
Il fait du mieux qu’il puisse.
Tout compte fait, il est draineur d’âmes, « berger du troupeau de la transhumance », comme le dirait CÉSAIRE, du profil du poète négritudien.
En gros, avoir été premier de classe est une excellente chose. Encore faut-il le prouver sur le terrain social par sa méthode d’approche, de sorte à être un leader assermenté, de l’ordre d’un impacteur. Se faire l’écho du souffle de ses concitoyens et le mettre en branle, fût-ce par capitalisation. C’est le profil du berger. Autrement, c’est fichu. Autrement, c’est fichtrement qu’on se souviendra de votre brillance d’antan.
Et que dire des grands diplomés en électricité, en architecture, en maçonnerie, en mathématiques, qui recourent aux prestations des citoyens dits de bas niveau, et œuvrant, de pratique, dans ces mêmes domaines de specialité? C’est terrible !
Enfin, qu’on ait été brillant à l’école ou non, quand on se retrouve en situation de travailleur (fonctionnaire) et qu’il arrive de vouloir investir pour assurer les vieux jours, on se rabat sur les activités basiques, usuelles et ordinaires, qu’on a pas nécessairement besoin d’être brillant pour exécuter : culture agricole, élevage, commerce, taxis, construction… Toute chose que certaines personnes, n’ayant pas voulu poursuivre les études plus loin, exécutent depuis toujours.
De l’humilité avant toute chose. Et mieux vaudra la lucidité du vers individuel, plus soluble dans la prose communautaire.
Emmanuel TOH BI
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

