Emmanuel Toh Bi:  » Vincent Toh Bi fut brillant en classe, major à l’Ena (…)vous devriez lui présenter des excuses »

11 mois

Professeur de lettres modernes, poète et penseur engagé, Emmanuel Toh Bi porte un regard critique et nuancé sur la société ivoirienne contemporaine.

Dans cet entretien avec Pouvoirs Magazine, il revient sur la tension entre brillance scolaire et efficacité sociale, la place du poète dans une société en crise, et le rôle des élites intellectuelles face au pouvoir. Verbe haut, plume libre. Entretien

Pouvoirs Magazine :
Professeur, vous semblez déplorer à la fois l’arrogance des brillants et l’échec social des médiocres. Finalement, qui a votre préférence ?

Emmanuel Toh Bi :
 Ce que j’ai émis il y a quelques jours (« De la problématique de la brillance scolaire et du fait social »), ce n’est qu’une réflexion, froide d’égo, une analyse d’ impersonnalité, de l’ordre d’un legs intellectuel rivé à l’abstraction universelle et produit par un citoyen lambda qui peut s’en laisser juger lui-même aussi. Il faut bien que ce soit dit, fût-ce par un modèle ou un contre-modèle, dans le sens abordé par l’analyse. Elle est, donc, cette modeste réflexion, opposable à tous, en priorité, aux non conducteurs de visions du monde communautaires comme moi-même, peut-être. La vérité, c’est que, quand on a été brillant à l’école, c’est pour impacter la société et lui servir de modèle, mieux, de leader.

Et c’est triste de sentir ou de constater que ce n’est pas toujours le cas.

En définitive, des deux ordres de personnalité présentés, je n’ai pas de préférence particulière. Seulement, ceux qui sont aujourd’hui des leaders sociaux à succès, et qui n’ont pas été brillants hier, à l’école, doivent être excusés totalement de leur supposée médiocrité scolaire d’antan, si telle en fut le cas, bien entendu. Voilà tout !

Pouvoirs Magazine :


N’est-ce pas contradictoire de critiquer la suffisance intellectuelle tout en vous posant, vous-même, en poète moraliste, au-dessus de la mêlée ?

Emmanuel Toh Bi :
Je ne me hisse pas en poète moraliste au-dessus de la mêlée. D’ailleurs, le poète, s’il n’est que spéculateur élitiste, hors des réalités brûlantes de la cité, il devra songer à parachever son cycle d’initiation. La poésie est parole et action. SENGHOR a, d’ailleurs, parlé, par symboles, de la poésie de l’action.

Le poète, comme le dit BOHUI Dali, doit être son mot. Et puis, il ne s’agit pas que de séduire par le verbe pour être drapé de la toge de modèle parfait, d’icône irréprochable ou de juge proférateur de peines au procès. Encore, faut-il que le flot de paroles débitées, éthérées et captivantes, soient éprouvé et confronté à l’attitude de son auteur, en société. Car, la meilleure poésie, ce sont les actions sociales. Tout se passerait comme si les meilleures actions, celles les plus édifiantes pour la communauté, inspirent toujours les meilleures paroles, poétiques.

Le contraire en est, pareillement, de mise.

Tant il est vrai que c’est le fait médiatisé, auto-vécu, qui impose son style à celui qui écrit. <<Le poète est celui qui inspire, bien plus qu’il n’est inspiré>>, a dit le surréaliste Paul ELUARD. Je veux dire que, moi-même, si je ne m’immerge pas activement, et à succès, dans le quotidien communautaire, après avoir eu un certain parcours scolaire et universitaire, je devrais me soucier de parachever mon cycle d’initiation. Et je reste convaincu que ce sont ses actes sociaux, sonores, qui confèrent de l’ étoffe médiatique aux écrits d’un auteur. L’ inverse en est toujours à déplorer.

Pouvoirs Magazine :
Votre frère, Vincent Toh Bi, est souvent présenté comme un homme de dossier sans destin politique. Est-il l’incarnation de ce que vous dénoncez ?

Emmanuel Toh Bi :


J’ai dit que ce serait incommodant que de personnaliser le débat. Ce serait mal faire. Pour ce qui est de mon frère, vos mots, à son sujet, me paraissent crus et quelque peu déroutants, hors réalité, de l’ordre du déni. Vincent TOH BI fût brillant en classe, durant tout son cours scolaire et universitaire. Il eut et a une carrière professionnelle toute aussi brillante. Major à l’ENA, donc, Énarque excellent ; ancien fonctionnaire du ministère de l’intérieur ; expérience internationale à faire pâlir d’envie, et forçant l’admiration. Je ne sais pas comment vous faites pour résoudre qu’il est sans destin politique. Vous êtes, peut-être, devin, pire, un devin qui prédit en contrariété des prémisses d’espérance publique qu’affiche, pourtant, l’homme.

Vous devriez, de bon sens, lui présenter des excuses, et publiquement.

Mon frère est le modèle d’intellectuel courageux, qui tente d’associer l’engagement social et politique au savoir abstrait et à la rhétorique psalmodiée. Il tente, tant bien que mal, à rallier des citoyens, et même, des masses, à l’idéal de société ivoirienne qu’il nourrit. Le reste est question de talents et réflexes, incisifs, à acquérir à l’échelle de la lutte. Le reste est question de persévérance, à l’étrier. Il s’immisce, de plus en plus, dans l’esprit des Ivoiriens. Et, au risque d’une surévaluation, je peux affirmer qu’il fait, aujourd’hui , partie des présidentiables en Côte d’Ivoire, et ce, sans être de la race des seigneurs classiques de la politique nationale. Conclusion : Il a un destin politique.

Pouvoirs Magazine :
Vous parlez du besoin d’impact social. Mais que fait concrètement un professeur de poésie dans une société en crise ?

Emmanuel Toh Bi :


Vous posez, là, une question de provocation exégétique. À savoir, le rôle du poète et Professeur de Poésie dans une société en crise de divers ordres. Jean-Paul SARTRE, dans son article « Qu’est-ce que la littérature ? », publié dans la <<revue des temps modernes>>, en 1947, avait déjà posé cette question, se pose cette question : Que peut la littérature dans un monde qui a faim? Pour aller vite, on ne va pas tirer la poésie de son orbite de sacerdoce. Son rôle, c’est d’éveiller les consciences afin d’inciter aux actions positives par le fait d’avoir une lucide appréciation de la réalité existentielle.

C’est ce que j’ai toujours fait, par/dans mes parutions:

« Parulies rebelles », « Djèlénin-nin pour toi mon Afrique « , « Salomé « , « Pages en feu »… C’est ce que je fais aussi par le vécu du concept de l’Ivoironie, concept d’éthique et de didactique à la citoyenneté ivoirienne, de sorte à instituer un imaginaire de vie en Côte d’Ivoire. Vous pouvez bien en objecter que l’Ivoironie, telle que doctrinalement affichée, est une tentative de vécu social de la poésie. Pour vous rassurer, il y aurait à dire que tous les ordres de développement en découlent: économique, politique, infrastructurel… En attendant de faire mieux, je n’ai fait que ça. À chacun sa part d’action.

Pouvoirs Magazine :
Selon vous, les critères d’éligibilité à la présidentielle en Côte d’Ivoire favorisent-ils la compétence ou la connivence ?

Emmanuel Toh Bi :
Je n’ai pas grand chose à dire sur la question. Je vous ai dit tantôt que je ne me veux pas juge. Dès lors que je n’ai jamais été homme d’État, je ne saurais porter un jugement à l’enseigne de l’intellectuel au-dessus de la mêlée et juge de tout. À chaque citoyen sa conscience. Chaque Institution sa conscience. À chaque régime sa conscience. Chaque parti politique sa conscience. Et ce, Devant l’Histoire, toujours souveraine. Nous avons tous le devoir de mettre tout en œuvre pour bâtir une cité nationale paisible, juste, compétitive, prospère, libérale, fraternelle.

Pouvoirs Magazine :


Nous vous proposons maintenant un petit exercice. Réagissez en un mot à chaque énoncé :

  • Alassane Ouattara : Pouvoir

  • PoésieLangage

  • Haller : Phénix

  • Mentir : Brouillage

  • 25 octobre 2025 : Enjeu

  • Aube nouvelle : Renaissance

  • Assalé Tiémoko : Engagement

photo:dr

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