Simone Gbagbo félicite ses ex-bourreaux

12 mois

Simone Gbagbo a salué, avec une émotion visible, la validation de sa candidature à la présidentielle par le Conseil constitutionnel.

Une joie légitime, mais une déclaration qui interroge. L’ancienne figure de proue de l’opposition radicale, hier encore critique acerbe de l’appareil institutionnel, encense aujourd’hui ce même système qu’elle jugeait partisan. Cette volte-face soulève une question centrale. Que reste-t-il de la combattante politique lorsqu’elle remercie l’instance qu’elle dénonçait hier ?

Par un matin chargé d’attentes politiques et de tensions sous-jacentes, l’ancienne Première dame de Côte d’Ivoire, Simone Ehivet Gbagbo, a surpris autant qu’interpellé. La validation de sa candidature à l’élection présidentielle par le Conseil constitutionnel, dans une liste rendue publique par la présidente Chantal Camara, a suscité chez elle une vive émotion — jusqu’ici, rien d’étonnant. Mais c’est dans la teneur de sa déclaration que le trouble s’installe, révélant une dissonance presque dérangeante aux yeux de l’observateur attentif. Simone Gbagbo n’a pas seulement exprimé sa joie : elle a salué le Conseil constitutionnel pour « le bon travail accompli », allant jusqu’à remercier ses membres pour la clarté de leurs motivations. Loin d’un simple soulagement personnel, c’est un satisfecit adressé à une institution autrefois pointée du doigt par elle-même, il n’y a pas si longtemps.

Comment comprendre cette volte-face venant d’une figure aussi ancrée dans la tradition critique du système ivoirien ?

Une émotion légitime, une déclaration troublante

En vérité, que Simone Gbagbo exprime son émotion est parfaitement compréhensible. Elle n’est plus seulement l’ancienne Première dame, la figure familière d’un passé tumultueux ; elle est désormais une candidate réhabilitée, admise dans le jeu électoral après des années d’exclusion. L’émotion est humaine, elle est politique. Mais c’est dans la suite de sa déclaration que réside le nœud du paradoxe. L’ancienne égérie d’un combat de rupture, celle que certains osaient comparer à une Winnie Mandela ivoirienne, a tenu des propos que l’on aurait davantage attendus de la bouche d’un néophyte politique ou d’un partisan du régime.

L’on se souvient pourtant que dans les mois précédents, son parti et sa coalition, la CAP-CI, dénonçaient la composition de la CEI, exigeaient sa refonte, appelaient à un audit indépendant de la liste électorale et réclamaient l’inclusion de figures majeures comme Laurent Gbagbo, Tidjane Thiam, Guillaume Soro ou encore Charles Blé Goudé. Le discours de Simone était alors celui d’une femme d’État exigeante, méfiante vis-à-vis d’un système électoral perçu comme verrouillé et partial. Elle avait conditionné sa participation à une refonte profonde du processus démocratique ivoirien. Où sont passées ces revendications ? Ont-elles été balayées d’un revers de main par l’émotion d’une approbation personnelle ?

Un reniement silencieux ou une stratégie assumée ?

En félicitant le Conseil constitutionnel sans réserve, Simone Gbagbo semble écarter son propre passé politique. Elle enterre, sans un mot, les griefs qu’elle-même et son camp avaient formulés contre une institution perçue, encore récemment, comme inféodée au pouvoir exécutif. Ce retournement soulève de profondes interrogations : est-ce là le prix à payer pour accéder de nouveau à la scène électorale ? Ou assiste-t-on à une reconfiguration idéologique plus profonde ?

Une chose est certaine : une telle déclaration n’aurait pas choqué venant d’un Vincent Toh Bi, d’un Assalé Tiémoko ou d’un Jean-François Kouassi, figures montantes ou atypiques du paysage politique. Mais venant de Simone Gbagbo, cette sortie a des allures de reniement. Car c’est précisément sa constance, sa fidélité à une certaine vision politique — forgée dans les années de fer de l’opposition et polie dans la lutte — qui faisait sa force. En quelques phrases, cette cohérence a semblé se dissoudre dans la satisfaction d’une reconnaissance institutionnelle, comme si l’épreuve du pouvoir avait été remplacée par la quête d’une place, fût-elle solitaire, dans l’arène électorale.

Une erreur stratégique ?

En s’alignant sur une posture de gratitude, Simone Gbagbo s’est-elle aliéné une part de son électorat ? Celui-là même qui croyait encore en une voix intransigeante, capable de dire tout haut ce que d’autres taisent. Car la question fondamentale demeure : aurait-elle tenu les mêmes propos si sa candidature avait été rejetée ? Ce retournement de ton ressemble à celui d’un cœur apaisé par une victoire personnelle mais oublieux de ses combats collectifs. En prenant Dieu à témoin, en se disant « en chemin vers quelque part », elle évoque une trajectoire personnelle, presque mystique — mais s’éloigne du terrain politique où la clarté des principes importe autant que l’issue des scrutins.

Certes, la Simone Gbagbo d’hier n’est peut-être plus. Mais la question reste entière : que reste-t-il aujourd’hui de la militante formée par Zadi Zaourou et Memel Fôte, celle qui, aux côtés de Laurent Gbagbo, défiait l’ordre établi avec vigueur et courage.

Conclusion : La joie n’exclut pas la lucidité

Simone Gbagbo avait toutes les raisons d’être heureuse. Mais sa déclaration appelait, au minimum, à un équilibre entre la reconnaissance personnelle et la cohérence politique. Féliciter le Conseil constitutionnel pour avoir validé sa candidature sans rappeler les combats menés pour une véritable inclusion démocratique, c’est se priver d’un levier critique ; c’est aussi adresser un message ambigu à ses soutiens et à l’opinion nationale. Le combat pour une élection transparente, inclusive et équitable ne peut s’arrêter aux portes d’une validation personnelle. Il doit se poursuivre, même et surtout, quand on est autorisé à concourir.

Simone Gbagbo, par son histoire et son parcours, porte plus que sa seule candidature. Elle incarne, qu’elle le veuille ou non, une mémoire politique. Et dans cette mémoire, la cohérence reste un impératif. Non pas pour s’y enfermer, mais pour donner du sens à la parole politique dans une Côte d’Ivoire toujours en quête de maturité démocratique.

ALEX KIPRE

photo:dr

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