Universitaire, intellectuel engagé et acteur politique, Paul Hervé Agoubli se livre à Pouvoirs Magazine sur son parcours, ses convictions républicaines et ses relations avec plusieurs figures de la politique ivoirienne.
De Mamadou Koulibaly à Simone Éhivet-Gbagbo, en passant par Tidjane Thiam, il revient sur son engagement, son rapport aux partis politiques et sa conception de la citoyenneté. Il livre également une lecture critique du RHDP, revient sur l’expérience de Lider et évoque les ambitions de l’initiative générationnelle et transpartisane qu’il porte avec ses compagnons.
ENTRETIEN
Pouvoirs Magazine : Vous venez de recevoir le Prix de la citoyenneté de l’Observatoire national de la vie et du discours politiques. Cette distinction récompense-t-elle votre engagement citoyen ou, plus largement, votre capacité à rester présent dans presque tous les débats politiques ivoiriens ?
Paul Hervé Agoubli : J’aurais dit un peu des deux. À la fin de l’aventure Lider, j’ai lancé avec quelques anciens du parti un mouvement politique dont j’étais convaincu que le moteur devait être la République. J’en parlais avec les amis comme d’un nouveau récit à faire valider par les Ivoirien.ne.s. Depuis, j’ai parlé de la citoyenneté, état juridico-social que fait vivre la République justement. J’observe, le disant avec humilité, que dans l’espace public, quoique des partis politiques plus reconnus mobilisent la notion, je fais office de promoteur régulier de la citoyenneté. Voici comment j’analyse la décision de l’Observatoire. Mais l’organisation elle-même, dans son PV de délibération, comme on le voit d’ailleurs sur le trophée, dit avoir reconnu un triple engagement. Intellectuel, culturel et sociopolitique.
On peut finalement penser que mon activité sur tous ces terrains a joué dans le choix des responsables de l’ONVDP.
Pouvoirs Magazine : Vous avez cheminé aux côtés de Mamadou Koulibaly, puis on vous a associé à d’autres figures et sensibilités. Notamment Tidjane Thiam et Simone Gbagbo. Avec le recul, avez-vous changé de convictions ou simplement changé d’interlocuteurs ?
Paul Hervé Agoubli : Ma relation avec le président du PDCI-RDA, M. Tidjane Thiam, fut circonstancielle. J’ai assisté à trois réunions à ses côtés et j’ai été amené à discuter avec son Directeur de Cabinet pour son compte. Il serait prétentieux d’invoquer un quelconque lien. Avec Mme Simone Éhivet-Gbagbo la chose est différente. À partir de 2023, je suis entré dans son sillage et avec elle, nous avons tissé des liens de mère à fils. Des liens de responsable politique à responsable politique. Je ne pourrais pas dire qu’elle fait partie de mes formateurs parce que je me présentais à elle déjà lesté d’un double mandarinat. Notamment avec les Professeurs Mamadou Koulibaly et Jean-Marie Kouakou.
Partenaire politique et visiteur du soir, je suis toujours en relation avec la Présidente du MGC dont je salue encore aujourd’hui l’humanité, l’humilité, la pugnacité. De même qu’un caractère qui surprendra beaucoup : la qualité de l’écoute. Je crois avoir évoqué Mamadou Koulibaly que j’ai fréquenté assidûment pendant trois ans.
Je fais partie de ceux qui peuvent se piquer de continuer à lui parler même si j’use de ce privilège avec parcimonie.
Donc la question étant de savoir si j’ai changé d’interlocuteur, je réponds que non. Je suis plutôt fidèle en amitié. Toutefois avec des amis, nous avons lancé une initiative générationnelle et transpartisane. Pour rassembler autour du destin de la Côte-d’Ivoire ceux de nos compatriotes qui gardent encore un peu de foi. Encore un peu de force pour une autre grande aventure réformatrice.
Pouvoirs Magazine : Vous revendiquez une position « inclassable ». Mais cette inclassabilité est-elle réellement une liberté intellectuelle ou peut-elle devenir une manière élégante d’éviter le moment où il faut choisir clairement son camp ?
Paul Hervé Agoubli : il est vrai que j’ai refusé le clivage gauche/droite, cela ne signifie pas d’autres clivages n’existent pas à l’interieur du pays qui nécessitent de nous d’affirmer notre différence.
Je pense qu’en effet, dans la gestion du pouvoir, le RHDP affirme une volonté hégémonique, ultralibérale jusqu’aux frontières d’un capitalisme sauvage dont le corrolaire est d’abandonner des secteurs où l’action publique doit être présente : la santé, l’école publique, la recherche, le travail digne et décent.
Mon opposition à cet état de fait est totale si on ajoute à cet impéritie l’effritement continu du tissu social.
Pouvoirs Magazine : Vous êtes universitaire, intellectuel, militant républicain, analyste politique et homme de réseaux. À quel moment l’intellectuel que vous êtes risque-t-il de devenir l’homme politique que vous n’assumez peut-être pas encore d’être ?
Paul Hervé Agoubli : Le politique se révélera à la seconde où le travail patient que nous faisons pour constituer une masse critique aura porté ses fruits. Ce temps est proche. Que nul n’en doute.
Pouvoirs Magazine : Vous avez souvent défendu l’idée d’une République qui dépasse les intérêts de partis et les fidélités personnelles. Comment expliquez-vous alors que votre propre parcours soit marqué par des proximités successives avec des personnalités qui ne partagent pas toujours la même vision de la Côte d’Ivoire ?
Paul Hervé Agoubli : Dans l’épisode de CAP Côte-d’Ivoire, notre proximité avec le MGC, nous a fait rallier effectivement des forces qui n’entrent pas dans le champ de notre analyse sur la République et de nos convictions sur les réformes à faire pour transformer le pays.
Avec mes amis, les Orfèvres, j’ai pensé que l’issue de l’élection présidentielle de 2025, devait nous faire entrer dans un autre moment de balisage de nos partenariats politiques.
Pouvoirs Magazine : Le paysage politique ivoirien connaît aujourd’hui des rapprochements autrefois impensables. Lorsque Jean-Louis Billon se rapproche de certaines forces, lorsque des personnalités du PDCI évoluent, lorsque Djaha Houphouët s’associe à Adama Bictogo, que vous inspire cette recomposition : pragmatisme politique, reniement idéologique ou simple réalisme ?
Paul Hervé Agoubli : Vous parlez de M. Billon ? Je n’ai pas vu ce dont il est fait mention. Je m’informerai mieux. Mais globalement oui, en Côte-d’Ivoire, le cordon sanitaire n’existe pas, certains diront : tant mieux, Dieu merci. Il me semble que deux choses justifient cet état de fait.
Premièrement, les vestiges du parti unique et la relation familiale qu’il a installée dans le cœur des appareils politiques. Qui forme le RDR sinon qu’une faction du PDCI dont les liens avec le FPI sont établis ? Dans cette grande épopée politique, les cheveaux de Troie sont restés la pièce maîtresse.
À partir de là, avec les liens d’amitié, de famille, il n’est pas étonnant qu’une bourgeoisie politique se soit constituée et qui continue à prospérer.
Deuxièmement, à la fin des années 90, je pense que l’armement idéologique a quitté les habitudes politiques. Je suis surpris par exemple, puisque c’est mon sujet, de la façon dont, pour justifier leurs accointances les partis politiques parlent de la République.
L’État pourrait tout faire, saper les fondements de la paix civile mais si on le met en quarantaine, justement au nom de la République, on n’est pas républicain. Où a-t-on vu pareille folie ?
C’est ce type d’accomodement avec le bon sens qui justifie, à mon sens, les errements que vous évoquez si justement.
Pouvoirs Magazine : Vous avez été proche de Mamadou Koulibaly, qui incarnait une rupture assez nette avec le système politique dominant. Si vous regardez aujourd’hui cette période avec vos yeux d’aujourd’hui, quelle erreur politique ou stratégique reconnaissez-vous avoir commise à ses côtés ?
Paul Hervé Agoubli : Je vais répéter à propos de Mamadou Koulibaly ce que j’ai déjà dit. Sans doute quelques erreurs liées à la pertinence de certains choix au moment où ils ont été fait peuvent être relevés, sans doute quelques fautes stratégiques peuvent être relevées.
Mais de mon point de vue, c’est Sylla Abdoulaye, Maître de conférences à l’UFHB, qui a raison.
Lider s’est constitué en comptant sur une frange de la population qui n’a aucune conscience politique : les diplômés, les Ivoirien.ne.s qui tirent leurs revenus de l’administration publique, j’ajoute privée. Voici donc la raison fondamentale de l’échec de Lider, voici ce qui explique à l’avance les problèmes que connaîtront ADCI et Aube nouvelle et que nous connaissons nous aussi.
Allez regarder la constitution du PASTEF au Sénégal, la catégorie sociale qu’elle mobilise vient de là. Quand les instruits dans un pays décident de se transformer en sujet historique, les chances de succès des partis comme Lider sont grandes. Sinon, on s’épuise en pure perte.
Pouvoirs Magazine : Vous êtes peut-être l’un des intellectuels ivoiriens les plus difficiles à enfermer dans une case politique. Mais au fond, êtes-vous inclassable parce que votre pensée dépasse les partis, ou parce que vous n’avez jamais trouvé de parti suffisamment fidèle à ce que vous pensez réellement ?
Paul Hervé Agoubli : Cette question trouve ses réponses dans les deux dernières questions mais notre heure viendra parce que je pense que le diagnostic a été fait.
Interview réalisée par
ALEX KIPRE
POUVOIRS MAGAZINE

