Sénégal : la République cède devant les logiques partisanes

3 semaines

Le double activisme partisan des plus hautes autorités sénégalaises relance le débat sur la frontière entre responsabilités institutionnelles et engagements politiques.

Le Sénégal semble en petite santé. En petite santé face à ce qu’il devient. En petite santé à cause de l’oubli de ce qu’il fut. Le Sénégal de Léopold Sédar Senghor. Celui du dialogue, de la tolérance et du consensus. Ce modèle africain de retenue et de démocratie est-il en train de se fissurer sous nos yeux ?

La journée du samedi 25 juillet 2026 donne matière à réflexion. Elle interroge, inquiète. Ce jour-là, l’actualité politique sénégalaise se joue sur deux scènes distinctes, mais sur une même partition : celle du parti.

D’un côté, le lancement officiel du « Grand Parti », porté par le président de la République, Son Excellence Monsieur Bassirou Diomaye Faye. L’initiative, baptisée « Les Cadres Patriotes pour la République », affiche une ambition claire : « Pour un Sénégal juste, prospère et souverain. »

De l’autre côté, à Sébikotane, Khombole et Bambey, le président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, lance la « Journée de vente de cartes » de son parti, le PASTEF.

Même calendrier, deux événements, deux symboles forts. Celui du président de tous les Sénégalais, du président de l’Assemblée nationale. Tous deux mobilisés, non pas autour de l’État, mais de leurs formations politiques respectives.

Alors, une question s’impose : où est la République dans cette équation ?

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Président de l’Assemblée nationale, vous êtes arrivés au pouvoir portés par une aspiration profonde. Celle d’un peuple lassé des querelles de chapelles, des dérives de l’État. Et des multiples confusions entre intérêts publics et intérêts partisans.

Vous incarniez la rupture, la sobriété et l’efficacité. Aujourd’hui, après plusieurs mois d’exercice du pouvoir, le doute s’installe. Avons-nous changé de pratiques ou simplement changé d’acteurs ?

Comment comprendre qu’en plein exercice de ses fonctions, le président de la République engage son image dans la création d’un nouveau parti politique ? Avec quels moyens humains, matériels et logistiques ? Je peux me tromper, mais la question mérite d’être posée.

Pendant ce temps, les urgences sociales demeurent : le chômage des jeunes, la cherté de la vie et les fortes attentes en matière de justice.

Comment comprendre également qu’un président de l’Assemblée nationale sillonne le pays, non pour rendre compte de l’action parlementaire, mais pour vendre des cartes de militant ?

Gouverner, n’est-ce pas d’abord répondre aux préoccupations quotidiennes des Sénégalais ?

Nous ne sommes pas dans le procès d’intention, nous sommes dans l’interpellation citoyenne. Car ce que nous observons ressemble dangereusement à ce que vous aviez promis de combattre : la confusion entre l’État et le parti, ainsi que le retour d’une politique politicienne.

Pourtant, le Sénégal de Senghor avait ses limites. Mais il possédait une boussole : la dignité de la fonction. Le chef de l’État se tenait au-dessus des appartenances partisanes. Le gouvernement gouvernait loin des tambours politiques. Les prérogatives de l’État n’étaient pas transformées en instruments d’expansion partisane.

Aujourd’hui, le sentiment dominant est celui d’un pouvoir à deux vitesses. D’un État qui semble se partager. D’un côté, l’entourage du président de la République. De l’autre, celui du président de l’Assemblée nationale. Entre les deux, le citoyen. Celui qui observe, qui espère et qui commence à douter.

N’est-ce pas le risque d’une cohabitation rampante? Le début d’une compétition politique susceptible d’immobiliser le pays jusqu’au terme du mandat ?

Pendant ce temps, que deviennent les priorités nationales ? La jeunesse continue de partir. Le panier de la ménagère reste sous pression. Et la démocratie, notre bien commun, risque de se réduire à un simple produit de communication.

Le Sénégal n’a pas besoin de deux majorités politiques.

Il a besoin d’un gouvernement pleinement engagé et d’une Assemblée nationale, même plurielle, mais résolument au service de tous.

Il n’a pas besoin de grandes cérémonies de vente de cartes de parti. Le Sénégal a besoin de cartes de santé, de cartes d’étudiant et de papiers d’identité pour les citoyens les plus démunis.

Il est temps de revenir à l’essentiel. À la promesse faite devant les urnes. Au Sénégal de Senghor. Celui de la grandeur, de la responsabilité et du sens de l’État.

Et les forces vives ? Les intellectuels, les guides religieux, les organisations de la société civile ? Leur silence interroge autant que les actes observés. Car l’histoire retient autant ceux qui agissent que ceux qui choisissent de se taire

Par CoolBee Ouattara, journaliste

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