Et si le citoyen ivoirien n’existait pas ? de PH Agoubli : LE PROCÈS D’UNE PROMESSE

2 semaines

Avec Et si le citoyen ivoirien n’existait pas ?  Paul-Hervé Agoubli livre un essai. Mais pas que. Il entreprend quelque chose de plus risqué.

Il ouvre le procès de la République ivoirienne. Le mot « procès » n’est pas ici une figure de style gratuite. Tout, dans l’architecture du livre, donne le sentiment d’une instruction patiente, parfois sévère, d’un dossier dont la pièce essentielle serait une question aussi simple que redoutable : que vaut une République lorsque le citoyen, qui devrait en être le sujet, l’acteur et le bénéficiaire, semble progressivement disparaître derrière les institutions, les pouvoirs, les intérêts et les habitudes politiques ? En 157 pages sorties des fabriques de Aganon éditions, Agoubli déplace ainsi le regard. Il ne demande pas seulement si la Côte d’Ivoire possède un État, une Constitution, un président, une école ou des institutions ; il demande si ces éléments concourent effectivement à produire ce que la République prétend produire : des citoyens libres, responsables, égaux en dignité et capables de participer à la chose publique.

La question n’est pas née chez l’auteur d’une curiosité purement académique.

Elle semble avoir été précédée par une déception, celle d’un homme confronté à l’environnement ambiant, à l’injustice, à la violence, aux irresponsabilités, à la mise à mal de l’éducation et, plus largement, à ces contradictions quotidiennes entre les valeurs proclamées et les comportements observés. C’est dans ce contexte que la rencontre intellectuelle avec Jean-Marie Kouakou prend toute son importance. C’est au contact des conférences urbaines de Kouakou qu’Agoubli mesure véritablement ce que recouvre l’idée républicaine. Il en découvre les promesses d’émancipation, l’exigence morale et la puissance comme projet collectif, mais il découvre aussi, dans l’épreuve du réel, l’écart parfois considérable entre les principes et leur mise en œuvre. Cette confrontation entre l’idéal et le vécu constitue sans doute le véritable point de départ de son livre.

Jean-Marie Kouakou n’est d’ailleurs pas seulement l’auteur de la préface.

Il apparaît, dans la trajectoire intellectuelle d’Agoubli, comme une figure de déclenchement. Le professeur, proche de Marie-José Hourantier, auteure de Du rituel au théâtre rituel, a offert à Agoubli, notamment dans le cadre du festival Arcadi, l’occasion d’approfondir une réflexion qui allait progressivement dépasser la simple observation de la société. Ce qui était d’abord une inquiétude devant le désordre du monde devient alors une interrogation sur la République. Et c’est peut-être là que se trouve l’une des dimensions les plus intéressantes de l’ouvrage : Agoubli ne reproduit pas simplement une pensée reçue. Il part d’un enseignement, d’une fréquentation intellectuelle, puis pousse la question plus loin, jusqu’à en faire une interrogation personnelle sur la citoyenneté ivoirienne.

La préface de Jean-Marie Kouakou occupe neuf pages.

Dans un ouvrage de 157 pages, cette proportion est importante sans être excessive. Elle permet d’installer une lecture, de présenter l’auteur et de situer le livre, sans que le préfacier ne prenne possession de l’œuvre. L’avant-propos de l’auteur compte huit pages, l’introduction neuf pages et la conclusion sept pages. Entre ces différents seuils se déploient quatre chapitres qui donnent au livre sa colonne vertébrale : « La citoyenneté en Côte d’Ivoire : la grande illusion », « le président de la République : L’origine du mal », « l’école et la construction de la République ivoirienne » et enfin « Le ratage républicain ». La composition est donc rigoureusement orientée : partir du citoyen, interroger le pouvoir présidentiel, remonter vers l’école comme lieu de fabrication du citoyen, puis aboutir au constat d’un échec ou, à tout le moins, d’un profond décalage entre l’ambition républicaine et son accomplissement.

Ce qui frappe également est la place accordée aux sources.

Trente-six ouvrages sont sollicités dans la bibliographie. La présence d’auteurs et de références de sensibilités différentes, parmi lesquels Éric Zemmour, Jean-Noël Loucou et Jean-Marie Kouakou lui-même, sans oublier Mamadou Koulibaly mentor politique lui-même producteur de pensées indique une volonté de construire une réflexion à partir d’un matériau intellectuel large. Cette diversité mérite d’être soulignée, car elle place le livre dans une zone où l’auteur ne cherche pas seulement à confirmer une conviction préexistante. Il cherche à faire dialoguer histoire, politique, éducation, citoyenneté et pensée républicaine. Pour autant, une telle diversité bibliographique impose au lecteur de distinguer soigneusement les faits établis, les interprétations empruntées aux auteurs convoqués et les conclusions personnelles d’Agoubli. C’est aussi à cette condition que le livre peut être discuté avec sérieux.

Le titre constitue évidemment la première provocation intellectuelle de l’ouvrage : Et si le citoyen ivoirien n’existait pas ?  Il contient en lui-même une contradiction apparente. Une République peut-elle être une République si ceux qui devraient en être les citoyens n’en sont plus réellement les acteurs ? Quand la deuxième provocation est la citation liminaire de Machiavel à la page 5.

Agoubli ne semble pas nier l’existence juridique de la République ivoirienne.

La Côte d’Ivoire possède ses institutions, sa Constitution, ses élections, son administration, ses symboles et ses principes. La question est ailleurs. Elle porte sur l’effectivité de la citoyenneté. Elle revient à demander si l’existence des institutions suffit à faire exister une culture républicaine. Le livre oppose ainsi implicitement deux réalités : la République comme architecture institutionnelle et la République comme expérience vécue.

C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre les pages 98, 99 et 100, qui portent sur les valeurs de la République, la laïcité à l’école et le parcours citoyen, avec des illustrations. Dans un ouvrage de 157 pages, trois pages seulement sont consacrées directement à cette présentation illustrée des valeurs républicaines. Le contraste est intéressant. Car ces trois pages semblent presque condenser, sous une forme pédagogique, la question que le reste du livre pose sous une forme critique. Voilà les valeurs que la République prétend transmettre ; voilà la laïcité qu’elle entend faire vivre ; voilà le citoyen qu’elle voudrait former. Mais entre cette représentation pédagogique et la réalité sociale se trouve précisément l’espace dans lequel Agoubli installe son interrogation.

L’école occupe dès lors une place centrale.

Si la République a besoin de citoyens, il faut bien qu’un lieu les forme. Or ce lieu, c’est l’école. Le troisième chapitre, consacré à l’école et à la construction de la République ivoirienne, devient donc essentiel. L’école ne transmet pas uniquement des connaissances ; elle transmet une certaine représentation du rapport à l’autre, à la règle, à l’autorité, à la justice et à la communauté nationale. On peut enseigner l’égalité, la liberté, la fraternité, la laïcité et la responsabilité. Mais l’enfant apprend également par ce qu’il voit. Si l’environnement social lui donne quotidiennement à observer le contraire de ce qui lui est enseigné, la contradiction devient pédagogique. Le problème de la République devient alors aussi celui de l’éducation.

C’est à partir de là que le procès ouvert par Agoubli prend toute sa profondeur. L’auteur ne s’en prend pas uniquement au sommet de l’État. Il interroge un système de relations dans lequel le citoyen peut se retrouver placé en périphérie. Le deuxième chapitre, consacré au président de la République interroge notamment la place excessive que peut prendre la figure présidentielle dans l’imaginaire politique. Le risque, dans une culture politique fortement personnalisée, est de confondre l’institution avec celui qui l’occupe momentanément. Or la République ne devrait appartenir ni à un homme, ni à un parti, ni à une génération politique.

Elle appartient à la collectivité des citoyens.

L’un des apports les plus stimulants du livre réside toutefois dans son effort pour remonter vers les origines historiques du problème. Agoubli examine la formation de l’État ivoirien et insiste sur le poids de l’héritage colonial. Il montre comment l’ordre politique, administratif et juridique issu de la colonisation a profondément marqué les rapports à la citoyenneté, à la justice, à la terre et à la constitution des patrimoines. Cette lecture est importante, mais elle appelle aussi une discussion critique. Il serait en effet réducteur de considérer l’État ivoirien comme un simple appareil colonial demeuré intact après l’indépendance. L’histoire ivoirienne est aussi celle d’une appropriation progressive des institutions par des acteurs ivoiriens, de leur transformation et de leur utilisation au service d’un projet national. L’État ivoirien est donc à comprendre dans une tension entre héritage et appropriation, entre continuités institutionnelles et volonté de souveraineté.

L’exemple de Félix Houphouët-Boigny oblige notamment à nuancer une lecture qui ferait des élites ivoiriennes de simples relais de l’ordre colonial.

En effet, dès les années 1940, avec le Syndicat agricole africain puis le Rassemblement démocratique africain, des acteurs africains investissent le jeu institutionnel.

Ils revendiquent des droits et travaillent à modifier les rapports de pouvoir.

Houphouët-Boigny devient député de la Côte d’Ivoire à l’Assemblée constituante française en 1946 et porte la loi abolissant le travail forcé dans les colonies françaises. Ces éléments ne suffisent évidemment pas à clore le débat sur l’héritage colonial. Mais ils empêchent d’en faire une explication unique et linéaire de toute la trajectoire de l’État ivoirien.

Le droit foncier constitue, lui aussi, un terrain particulièrement révélateur. La loi ivoirienne de 1998 relative au domaine foncier rural a cherché à intégrer dans le droit positif des réalités coutumières qui existaient avant elle. Cette évolution montre que l’État n’a pas simplement reconduit un modèle juridique extérieur : il a également tenté de composer avec des pratiques sociales et foncières locales. Cette histoire complexe ne détruit donc pas la thèse d’Agoubli ; elle l’oblige plutôt à être discutée dans toute sa complexité. Le véritable problème n’est peut-être pas de savoir si l’État ivoirien est colonial ou national, mais de comprendre comment un État hérité a été progressivement approprié, transformé, contesté et parfois détourné par les acteurs qui l’ont investi.

C’est justement cette complexité qui donne au livre son intérêt critique.

Le livre du Professeur Agoubli  n’a pas besoin que toutes ses affirmations soient acceptées sans discussion pour être utile. Au contraire, sa véritable force peut être de contraindre le lecteur à reprendre le dossier, à vérifier les filiations historiques, à interroger les institutions et à regarder autrement la notion de citoyenneté. Un essai politique vivant n’est pas nécessairement celui qui ferme le débat. C’est parfois celui qui rend impossible le silence.

Le dernier chapitre, « Le ratage républicain », porte à son paroxysme la logique de l’ouvrage. Le terme est lourd, et il faut le prendre comme une hypothèse critique plutôt que comme une vérité définitive. Car la République ivoirienne possède des principes, des institutions et des dispositifs qui affirment l’égalité, la souveraineté populaire, la laïcité et les droits des citoyens. La question posée par Agoubli est donc celle de l’écart entre la norme et la pratique. Une valeur proclamée mais insuffisamment vécue peut-elle encore produire une culture républicaine ? Une citoyenneté enseignée mais peu pratiquée peut-elle véritablement transformer la société ? Une école chargée de transmettre les valeurs républicaines peut-elle remplir pleinement cette mission si elle évolue elle-même dans un environnement traversé par de profondes contradictions ?

C’est ici que le livre devient plus qu’un essai politique.

Il devient une interrogation sur la responsabilité collective. Il serait en effet trop simple de demander des comptes uniquement au président, au gouvernement, à l’administration ou à l’école. Le citoyen lui-même doit être placé devant ses responsabilités. Car être citoyen ne signifie pas seulement réclamer ses droits ; cela signifie aussi accepter des devoirs, respecter la règle commune, reconnaître l’autre comme son égal et participer à la construction de l’espace public.

Au fond, Agoubli retourne la question contre chacun de nous. Si la République est sans citoyens, qui sont donc ceux qui l’ont laissée devenir ainsi ? Et si le citoyen existe juridiquement mais demeure faible dans ses pratiques, qui est responsable de cette faiblesse ? L’État ? L’école dont les professeurs les plus brillants capables de préface dense abdiquent, reconnaissant avec humilité heureusement que « l’ouvrage est grand. J’ai pris le parti, depuis quelques années de m’en départir, de ne plus m’y consacrer, épuisé en fait par un retour peu rassurant. Paul a pris le relais’‘P8? Les familles ? Les partis politiques ? Les élites ? Les citoyens eux-mêmes ?

Le mérite du livre est de ne pas permettre une réponse trop confortable.

C’est pourquoi les pages 98, 99 et 100 prennent, à la lumière de l’ensemble de l’ouvrage, une valeur presque emblématique. Les valeurs de la République, la laïcité à l’école et le parcours citoyen y apparaissent comme des éléments que l’on peut montrer, expliquer et illustrer. Mais le reste du livre demande ce qui arrive lorsque ces valeurs quittent le manuel pour entrer dans la vie. Entre la page qui enseigne et la société qui pratique se trouve toute la question républicaine.

Ainsi, Le texte essayistique doit être lu moins comme un verdict définitif que comme un acte d’accusation intellectuel. Paul-Hervé Agoubli ouvre le procès ivoirien en mettant face à face l’idéal et la réalité, les principes et les pratiques, l’école et la société, l’État et le citoyen. Son livre rappelle surtout une évidence que les sociétés oublient parfois : une République ne vit pas uniquement de textes, de symboles et d’institutions.

Elle vit de citoyens qui croient suffisamment à ses principes pour les appliquer lorsqu’aucune autorité ne les y contraint.

Le véritable enjeu du livre est donc peut-être contenu dans son titre.

Et si le citoyen ivoirien n’existait pas ? n’affirme pas nécessairement que la Côte d’Ivoire n’a pas de citoyens. Il suggère plutôt que la citoyenneté républicaine demeure une construction inachevée. Et c’est là que l’interrogation d’Agoubli devient particulièrement forte : avons-nous simplement construit un État, ou avons-nous réellement construit des citoyens capables de faire vivre une République ?

C’est une question qui ne concerne pas seulement le pouvoir. Elle concerne l’école, l’intellectuel, l’enseignant, le parent, le fonctionnaire, le jeune, le responsable politique et, finalement, chaque citoyen. En ce sens, le procès ouvert par Paul-Hervé Agoubli ne s’achève pas à la dernière page. Il commence précisément là où le livre se termine : dans la conscience de celui qui le referme.

ALEX KIPRE

POUVOIRS MAGAZINE

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