Pas de fracas. Plutôt un murmure obstiné. Celui d’une corde pincée au fond d’une église, un soir où l’on ne soupçonne pas encore que la musique deviendra une colonne vertébrale, un souffle, une manière d’habiter le monde musical.
C’est ainsi que commence l’itinéraire de Kouakou Jean-Marc, né un 3 juillet 1991 à Cocody, dans la commune lumineuse d’Abidjan. Troisième enfant d’une fratrie de six, fils de Kouakou Konan Marcel et de N’da Monique, et déjà porteur, sans le savoir, d’une patience intérieure qui deviendrait plus tard sa signature sonore.
Enfant, il est timide, presque effacé, et taciturne. On le remarque peu parce qu’il observe beaucoup. Elève moyen, dit-il, avant que la musique ne vienne ouvrir en lui une fenêtre insoupçonnée. Et que l’adolescent introverti ne découvre soudain, au contact des premières harmonies, qu’il existe une langue plus vaste que les mots, une langue faite de vibrations et de silences, dans laquelle il pourrait enfin dire et se dire sans trembler.
C’est à l’église que tout s’éveille : un ami au synthétiseur, une fascination discrète, puis les premiers pas au piano. La nécessité, ensuite, de combler l’absence de musiciens à certains postes. La migration vers la basse, avant que la guitare — d’abord classique, puis moderne — ne s’impose comme une évidence, presque une révélation. Lorsqu’il intègre le Lycée d’Enseignement Artistique d’Abidjan, plus connu sous le nom de LEA, le jeune homme alors imberbe change de visage.
Il n’est plus cet élève ordinaire.
Il devient premier en guitare classique dès la classe de seconde, trouve sa voie avec une détermination tranquille. L’apprenant musicien se hisse jusqu’à l’excellence, au point que l’institution qui l’a formé l’accueillera plus tard comme professeur.
Originaire du centre de la Côte d’Ivoire, Kouakou Jean-Marc s’impose aujourd’hui comme l’une des figures montantes de la guitare ivoirienne. Un artiste rigoureux qui a su allier la discipline académique à la ferveur du live. La précision du geste à l’abandon de la scène ; sa formation le conduit du LEA à l’Institut National Supérieur des Arts et de l’Action Culturelle (INSAAC). En passant par l’École Nationale de Musique, aujourd’hui ESMD, et le Centre de Formation Pédagogique pour les Arts et la Culture. Il y consolide ses compétences pédagogiques avec la même exigence qu’il accorde à son instrument.
En 2008, il remporte le concours Point d’Orgue organisé par le Goethe-Institut. Distinction précoce qui confirme un talent déjà évident et affine son rapport à la guitare classique, avant que la modernité ne l’appelle vers d’autres scènes, d’autres pulsations. Car Jean-Marc n’est pas un musicien d’une seule chapelle. Son jeu, percutant, sensible et profondément scénique, traverse le reggae, le blues, l’afro-jazz et les musiques actuelles africaines avec aisance.
Cette aisance qui tient autant au travail acharné qu’à l’écoute fervente de ses maîtres.
Ses premières inspirations furent celles de l’église — les chantres ghanéens et ivoiriens — puis vinrent les secousses de la variété et des grandes figures. Citons Kassav’, Ernesto Djédjé, Earl Klugh, George Benson, Joe Satriani, Carlos Santana, Alpha Blondy, Michael Jackson, Lionel Richie… Autant de phares qui ont éclairé sa route sans jamais l’en détourner. Car si jean Marc admire, il ne copie pas. Jamais. Il préfére fondre ces influences dans le creuset de son identité ivoirienne.
Sur scène comme en studio, il a accompagné ou partagé l’affiche avec des artistes de renom tels que Tiken Jah Fakoly, Charlotte Dipanda, Toumani Diabaté, Dena Mwana ou encore Didier Awadi, multipliant les expériences entre plateaux télévisés. Notamment sur NCI, et scènes en France, en Guinée ou au Tchad, où sa guitare, tour à tour caresse et éclair, impose le respect.
Pourtant, le chemin n’a pas été sans heurts. Autorisations administratives complexes lorsqu’il fallait sortir du pays, cachets dérisoires, manque de considération de certains artistes peu enclins à reconnaître la valeur du musicien instrumentiste, coût élevé d’un matériel indispensable. Mais ces obstacles, loin de l’aigrir, ont affermi son professionnalisme et son sens de la dignité. Il appartient d’ailleurs à la Mutuelle des Instrumentistes de Côte d’Ivoire et est sociétaire du Bureau Ivoirien des Droits d’Auteurs.
Affirmant par là son engagement pour la reconnaissance du métier.
L’enseignement, dit-il, n’occupe qu’une partie de son équilibre, mais une partie essentielle, presque sacrée. Car il a travaillé pour cela. Il s’y applique avec sérieux, tout en confessant que ce qui le captive, ce sont les concerts, les tournées, la vibration du public.
Cette alchimie fragile où l’on sent que chaque note peut changer la respiration d’une salle entière. Son quotidien devient alors un art d’aménager et de réaménager le temps, afin que la création personnelle ne s’étiole pas sous le poids des emplois du temps. Et que la transmission académique ne perde rien de sa fraîcheur.
Aujourd’hui, une barbe dense lui mange les joues avec une élégance presque étudiée, comme si le temps avait décidé de souligner les contours de son visage plutôt que de les adoucir. Des lunettes noires viennent voiler son regard, ajoutant à sa démarche une part de mystère. On dirait une star américaine surgie d’un backstage new-yorkais, ou, plus près de nous, une silhouette à la Maître Gims, tant l’allure impose avant même que la première note ne soit jouée.
Son regard sur la musique ivoirienne est lucide.
Il voit ceux qui se contentent d’une musique « comestible », efficace et immédiate. Et ceux qui, plus rares, osent la recherche, l’ambition internationale, la qualité qui dépasse les frontières. A la jeune génération de guitaristes, il adresse un conseil simple et exigeant — discipline, ambition, professionnalisme, et la capacité de viser loin, très loin, si l’on veut faire de son talent un métier et non un passe-temps.
Aujourd’hui, Kouakou Jean-Marc prépare la sortie d’un single annonciateur de son premier album à lui-même.
Mais ce projet débordant de collaborations avec des devanciers rencontrés.
La guitare pour Jean Marc n’est pas seulement un instrument, mais une vocation, une manière de servir. Et d’inscrire, dans l’air vibrant de la Côte d’Ivoire, une trace à la fois humble et inoubliable. Qui peut camper sans dommage aucun Jonathan Butler.
ALEX KIPRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

