Cissé Bacongo et son procès d’intention

11 mois

Devenu l’un des idéologues du RHDP, Cissé Bacongo déploie une grille de lecture tranchée — mais souvent partiale — de la scène politique ivoirienne.

Entre révisions historiques, réduction des adversaires politiques à des figures dépassées et propos à connotation identitaire, son analyse révèle autant les fragilités du système que celles de sa propre posture intellectuelle.

Maître Cissé Bacongo, autrefois instituteur à Ouragahio, a connu une ascension atypique. Arrivé à Abidjan, il obtient la capacité en droit, devient avocat. Puis acteur influent de la vie politique nationale. Aujourd’hui, figure clé du RHDP, il s’exprime avec assurance sur les enjeux du pays. Mais son regard, bien que critique envers les adversaires du pouvoir, mérite d’être examiné avec rigueur et nuance.

L’une de ses déclarations les plus remarquées concerne Laurent Gbagbo : « C’est Simone Gbagbo qui l’a formé. » Ce propos, au-delà de sa charge symbolique, suggère que Simone aurait exercé une influence intellectuelle et stratégique déterminante sur son époux. En filigrane, on y lit une tentative de minorer Gbagbo — voire de le décrédibiliser . Comment? En faisant de lui un produit dérivé. Mais cette lecture, en plus d’être politiquement orientée, est historiquement contestable.

En effet, Laurent Gbagbo s’est formé au contact de figures intellectuelles majeures telles que Memel Fotê et Zadi Zaourou. On pourrait y ajouter accessoirement Jean-Marc Éla. Simone, tout comme lui, est le produit de cette effervescence idéologique née dans les années 70. Réécrire cette histoire pour discréditer l’un, survaloriser l’autre.

Ou détourner l’attention d’un déficit de légitimité du pouvoir actuel, relève moins de l’analyse politique que de la communication stratégique.

L’analyse serait plus féconde si elle s’attardait sur un enjeu de fond. Par exemple, le manque de renouvellement des élites politiques, tant au pouvoir que dans l’opposition. Après plus de dix ans de gouvernance, le RHDP peine à élargir sa base populaire de manière authentique. Si le sommet est consolidé, la base militante reste fragile. Le discours officiel, souvent technocratique et vertical, semble déconnecté des réalités sociales et des aspirations profondes du peuple.

Or, gouverner demande plus que des certitudes ou des raccourcis idéologiques. Cela exige une capacité à rassembler, à écouter, à prendre des risques et à bâtir des ponts. En ce sens, Houphouët-Boigny avait su, en son temps, intégrer Laurent Gbagbo dans le paysage politique. En tolérant même qu’il devienne une figure d’opposition. Ce fut un geste d’ouverture, révélateur d’une certaine vision de la démocratie.

Aujourd’hui, à l’inverse, la scène politique ivoirienne semble se marquer par un repli identitaire préoccupant. Le pouvoir est fortement concentré autour du RHDP, tandis que les autres forces sont marginalisées, tenues à l’écart des cercles de décision. Cette centralisation ethno-politique renforce une dynamique de fragmentation, qui menace dangereusement la cohésion nationale.

Plus inquiétant encore est le silence de certaines figures morales et culturelles autrefois engagées — Alpha Blondy, Tiken Jah Fakoly — qui, hier encore, dénonçaient les injustices avec force. Cette absence de contre-pouvoirs symboliques contribue à l’appauvrissement du débat public.

En somme, la démocratie ivoirienne traverse une phase critique. Essoufflement des figures historiques, absence de réelle alternance idéologique, retour du tribalisme politique, et perte progressive des repères collectifs. Le débat mérite mieux que des procès d’intention ou des manipulations mémorielles. Il appelle à plus de lucidité, d’honnêteté et de courage intellectuel — autant chez les acteurs politiques que chez ceux qui les commentent.

ERIK FOFANA

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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