Dr Agoubli: « 1,7 million d’électeurs votent pour le Rhdp »

8 mois

Entretien avec Dr Paul Hervé Agoubli, enseignant-chercheur à l’Université Félix Houphouët‑Boigny d’Abidjan et Secrétaire général du mouvement Objectif République.

Vous considérez-vous davantage comme un homme de gauche, un intellectuel critique ou un opposant politique ?
(Autrement dit : quelle est la nature exacte de votre engagement ?)

J’ai eu deux inspirateurs en politique. Les deux sont des universitaires. L’un a milité et exercé de hautes fonctions politiques, l’autre est resté, conformément à son statut, un simple observateur de la vie politique, un excellent théoricien. Je veux parler de Mamadou Koulibaly et de Jean-Marie Kouakou. L’un m’a appris à comprendre la République et l’autre à regarder l’État.
Quand Lider, de Mamadou Koulibaly, fermait, j’ai repris la lecture du manifeste ; je lisais en même temps sur les idéologies politiques. J’en ai tiré la conclusion que le clivage gauche-droite est inopérant en Côte d’Ivoire. Je me définis comme un progressiste, vu le poids des structures mentales, politiques et économiques de la colonisation sur le fonctionnement de notre pays. À Objectif République, mouvement politique que j’ai créé avec des amis, nous avons proclamé le libéralisme-progressiste, et nous sommes des républicains.
En gros, on pourra dire dans ma notice biographique : intellectuel et homme politique.

Dans quelle mesure un professeur de lettres peut-il légitimement intervenir dans la sphère politique sans trahir son éthique académique ?
(Comment conciliez-vous votre devoir de neutralité critique avec une prise de position publique dans le champ politique ?)

Je réponds souvent que je ne suis pas neutre. J’ai toujours décliné mon identité quand je suis invité dans les médias. Je préfère l’objectivité à la neutralité. Si j’étais, par exemple, président de la CEI, quoique proche de l’opposition, notamment des courants dits de gauche, je dirais la vérité des urnes et m’en tiendrais strictement à la loi, même si cela devait contrarier mon courant idéologique.
On attend de l’intellectuel qu’il nomme les faits et décrive les phénomènes. On pense qu’en penchant à gauche ou à droite, son regard pourrait s’en trouver perverti. C’est donc un effort quotidien que nous devons faire au nom de la science, du bien et de l’intérêt général. Je crois tenir cette position éthique au quotidien.

Hier, vous étiez dans la parole. Aujourd’hui, vous êtes dans l’action politique. Qu’avez-vous découvert en franchissant ce seuil ?
(Quels enseignements tirez-vous du passage du discours intellectuel à la pratique politique concrète ?)

J’ai compris, en faisant de la politique (j’espère toutefois que, dans un futur proche, moins d’universitaires se trouveront face à cette obligation), pourquoi Memel-Foté, Zadi Zaourou, Francis Wodié, Mamadou Koulibaly… étaient si brillants.
Attention, je ne veux pas négliger la puissance de ceux qui ne sont pas descendus dans l’arène. Je veux dire que l’immersion dans la politique vous fait toucher la réalité, le réel.
Dans le feu de l’action, les hypothèses sociologiques se révèlent sous vos yeux et vos analyses se densifient davantage. Sur le plan strictement académique, je me rends compte que mon écriture a mûri, mais je réalise aussi que l’acuité de l’intellectuel est utile à la société.
Les lectures de l’intellectuel se répercutent sur la matière sociologique et rendent la réflexion plus consistante, tandis que l’action politique est nourrie par l’intelligence historique et philosophique. Agir en comprenant le sens de son action, voici ce que nous avons en plus, nous qui savons observer et nommer le réel.

Jean-Marie Kouakou, figure intellectuelle respectée, a choisi de rester en retrait de l’arène politique. À votre avis, vous, son disciple, a-t-il eu raison ?
(Est-ce une forme de cohérence ou un refus de s’impliquer dans une réalité trop compromise ?)

Je pense en effet que quelqu’un comme Jean-Marie Kouakou manque à l’histoire politique de la Côte d’Ivoire. C’est une pépite que son « siècle » n’aura pas véritablement connue et dont il n’aura pas véritablement bénéficié des apports.
Mais si vous demandez à un disciple, il vous dira que le maître a bien fait de rester en altitude par ces temps de grand ensauvagement. On aurait trop souffert de le voir sali par les outrages.
Mais à propos de son retrait, Jean-Marie Kouakou lui-même s’est expliqué dans un film que nous lui avons réservé à l’occasion du colloque que nous venons de lui consacrer début juillet 2025. En gros, il a plaidé l’intrication de la vie politique ivoirienne, son manque d’intelligence et de tolérance. Il faut avoir le cœur bien accroché pour y mettre les pieds.

Comprenez-vous mieux aujourd’hui la trajectoire et la posture de Mamadou Koulibaly ?
(Avec le recul, votre regard sur lui a-t-il évolué ? Sur le fond, vous sentez-vous plus proche ou plus éloigné ?)

J’avoue que je ne fais pas partie du premier cercle de Mamadou Koulibaly. Jeune, j’ai toujours rêvé d’apprendre à ses côtés. Je suis arrivé à Lider sur la fin, mais en deux ans, j’ai beaucoup appris. J’ai pris ce qu’il était encore capable de donner.
J’ai quelques interrogations sur la fin de Lider. Mais comme je l’ai dit pour certains amis, je ne commente jamais les choix de vie.
Dans nos pays, vous risquez votre retraite, votre argent, votre santé, l’avenir de vos enfants, votre vie, quand vous faites de la politique — surtout quand c’est vous le leader.
Je l’ai dit : j’aurais continué à former les jeunes, si j’avais été Mamadou Koulibaly, pour que mon œuvre perdure. Voici pour moi le bémol. Pour le reste, je suis sûr que l’histoire renommera ces très grands, et elle rangera beaucoup de ces faux modèles du moment aux oubliettes.
Mamadou Koulibaly a fait ce qu’il avait à faire, il a osé le vis-à-vis avec le peuple par la pédagogie et le discours de vérité. Cette démarche jure avec les traditions sociologiques qui travaillent le fait politique ici plus qu’ailleurs. Voici ce qui explique les limites de l’entreprise du professeur.

L’opposition actuelle semble profondément fragmentée. Selon vous, à quoi attribuez-vous cette dispersion des forces critiques ?
(Est-ce un problème idéologique, stratégique, générationnel ou une conséquence du système politique en place ?)

Il entre dans ce constat, en effet, plusieurs raisons :

  1. La faiblesse idéologique, qui fait que les militants ne sont plus liés par un récit commun.

  2. Le manque de stratégie, qui se voit dans le fait que les grands rassemblements se montent à la veille de l’élection présidentielle, là où le travail de collaboration doit être constant.

  3. La crise générationnelle, liée au manque de repères et d’épaisseur des gens de 50 à 35 ans. Cette génération, qui doit monter aux affaires, subit également le contrecoup du discours économiste. Celui-ci proclame la mort de la politique et le triomphe de l’argent. On cherche désormais son argent, on abandonne la cité.

  4. Les excès de l’autoritarisme et la formation insidieuse d’un État policier qui effraie les citoyens.

Vous dénoncez souvent la manipulation des règles du jeu par le pouvoir. Dans ce cas, pourquoi participer à une élection “aux dés pipés”, vous qui citez souvent « la guerre de Troie » ?
(Est-ce une stratégie de rupture de l’intérieur, une nécessité démocratique ou un pari sur la mobilisation populaire ?)

Si le RHDP est populaire, sa popularité ne tient que par un collège électoral rabougri. Pas plus de 1,7 million d’électeurs votent régulièrement pour ce parti, sur un peu moins de 9 millions d’inscrits sur la liste électorale.
Un système de veille électorale, une mutualisation des moyens de l’opposition, marquée par une bonne présence dans les bureaux de vote, permettrait de contrarier l’ingénierie de la fraude que nous décrions à juste titre.
Boycotter la présidentielle, c’est faire ce qui a été fait en 2020, et dont on a vu les résultats, puisqu’en Côte d’Ivoire, il n’existe pas un plancher en dessous duquel l’élection

Interview réalisée par

AK

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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