Être indigent, en 2025, c’est vivre avec l’estomac au talon, frôler la mort subite à chaque coin de rue, encaisser des coups K.O dans le silence, poches vides ou percées. Laissant s’échapper les dernières pièces de dignité.
C’est traîner une âme en lambeaux.
C’est se lever à l’aube pour courir derrière un « gombo », ce jeton suspendu qui ne tombe jamais. Cette recette qui fait gagner la journée… ou attire Bacongo et ses hommes. C’est vivoter sans contrat, sans couverture, sans lendemain. Trimer pour rien. Finir la journée cassé, sur les rotules, avec ce goût amer de surplace. Rentrer s’entasser à dix ou quinze dans un logement insalubre.
C’est boire une eau douteuse, parce que la SODECI distribue du vent à travers les robinets. Dormir à la lueur d’une lampe anémique. Quand la compagnie ivoirienne d’obscurité – ou d’électricité, on ne sait plus – plonge un quartier entier dans les ténèbres.
C’est risquer de voir sa femme accoucher sur une natte. Jouer sa vie pour une ordonnance à 1 500 francs CFA. Confier sa santé à des vendeurs de miracles dans les Gbaka ou aux faussaires pharmaceutiques du bitume.
C’est prier pour que, pendant les jours de disette, aucun enfant ne tombe malade. Qu’aucun parent du village ne surgisse à l’improviste. C’est envoyer son fils à l’école avec un sac de riz de 5 kg comme cartable. Supplier le ciel, chaque jour, pour que sa fille, laissée à elle-même, ne soit ni violée ni engrossée par un « manawa », finissant dans les statistiques des grossesses scolaires.
Et surtout, divine grâce, éviter de se faire écraser par un véhicule fou sur un trottoir… qui n’existe que de nom.
Mais la misère ne s’arrête pas au ventre. Elle est aussi morale, institutionnelle, permanente. C’est être vu comme un mendiant, un crevard, malgré les efforts pour préserver un semblant de dignité. Être plus suspect qu’un criminel en cravate escorté par la police. C’est se faire refouler d’une administration pour « non-conformité sociale ». Entrer aux examens avec un désavantage structurel. Être condamné avant même d’avoir concouru.
C’est devenir esclave d’un boulot qu’on déteste mais qui permet de faire bouillir la marmite. Galérer jusqu’à 22 heures à l’arrêt de bus. Vendre sa voix pour un tee-shirt, une boîte de sardines et quelques illusions. Attendre la chute d’un régime comme si la misère avait un parti. Brûler son énergie sur les réseaux sociaux, construire des châteaux en pixels. Suer pour un Real-Barça quand on ne sait même pas où se trouve l’aéroport Houphouët-Boigny.
C’est croire que la dérision guérit la douleur. Rêver d’un terrain, d’une voiture, d’un compte bancaire… et se réveiller en sursaut dans la même réalité. Avoir des désirs qu’on ne peut satisfaire. Aimer une femme qu’on ne peut épouser. Détourner une maladie qu’on ne peut soigner… jusqu’à ce qu’elle vous enterre.
C’est regarder la vie depuis le banc des remplaçants, sans jamais monter sur le terrain. Faire semblant d’exister. Vivre par procuration. Se réfugier dans la religion ou la philosophie, espérer un miracle. Attendre de vivre. Mourir… ou crever sans avoir vraiment vécu.
Alors franchement, en Côte d’Ivoire, en 2025…
Qui est pauvre, et qui ne l’est pas ?
étau.net
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
