Ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, figure silencieuse du pouvoir post-Mobutu, fait face à l’un des procès les plus graves de l’histoire politique congolaise.
On l’accuse de complicité avec le M23 et de crimes contre la paix. Il incarne désormais une fracture politique qui dépasse sa personne. À deux pas du chaos, la RDC interroge son passé… et son avenir.
C’est un procès qui aurait pu ne jamais avoir lieu.
Et pourtant, ce 25 juillet 2025, c’est bien le nom de Joseph Kabila qui s’inscrit au fronton de la Haute Cour militaire de la RDC. À 54 ans, celui qui a dirigé le pays durant près de deux décennies doit désormais répondre d’accusations. Des accusations aux allures de tragédie nationale. Trahison, complicité avec un groupe armé, crimes contre la paix, déportation, torture, viol, homicide.
Le silence long, pesant, de Joseph Kabila, s’est rompu. Et le pays entier l’écoute, inquiet.
Un fantôme dans la guerre
Depuis son départ du pouvoir en 2019, Joseph Kabila s’était éclipsé. Tout en gardant son rang de sénateur à vie, et l’immunité qui l’accompagne. Jusqu’à ce qu’elle lui soit retirée en avril dernier, par 88 voix contre 5 au Sénat. Depuis, le climat politique s’est alourdi.
Son retour à Goma, bastion du M23, est un geste lourd de symboles. Le président Tshisekedi, en pleine campagne pour sa réélection, voit dans cette apparition une menace politique réelle.
Le M23, le Rwanda et la ligne rouge
Les accusations portées contre Kabila ne sont pas que symboliques. Il est soupçonné d’avoir participé à un projet de déstabilisation de l’État, en lien avec le M23, groupe armé sévissant dans l’est de la RDC et dont le soutien militaire du Rwanda est régulièrement dénoncé par des rapports onusiens. Selon un témoignage clé, Kabila aurait échangé avec un haut responsable du M23 au sujet d’un plan visant à assassiner Félix Tshisekedi. Il l’aurait désapprouvé, non par humanisme, mais par tactique : « Cela en ferait un martyr. Il vaut mieux un coup d’État militaire. »
Une phrase, si elle est avérée, qui suffirait à faire vaciller l’édifice fragile de la démocratie congolaise.
Un procès, une vengeance ?
Dans une rare déclaration publique, le 23 mai dernier, Kabila s’est dit victime d’une justice aux ordres, fustigeant une dictature en marche. Il accuse Tshisekedi de manipuler les institutions pour éliminer ses adversaires. Mais pour beaucoup d’observateurs, ce procès n’est pas une manœuvre politique. Il est le reflet d’une déchirure profonde dans l’histoire récente de la RDC : celle d’une succession mal digérée, d’une transition avortée, d’un pacte rompu.
L’Est, terre de fractures
Pendant ce temps, l’est congolais continue de s’embraser. Goma et Bukavu, les deux capitales provinciales du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, sont sous le contrôle du M23 et d’autres milices. Le cessez-le-feu signé à Doha le 19 juillet dernier, salué par les diplomaties occidentales comme un espoir, a été immédiatement bafoué : onze morts, le lendemain, dans les collines du Masisi.
Le procès de Kabila ou celui du système ?
Joseph Kabila en justice. Mais à travers lui, c’est le système post-Mobutu qui se retrouve sur le banc des accusés. Le pacte tacite entre militaires, groupes rebelles, opérateurs économiques et grandes puissances régionales arrive-t-il à son terme ? Tshisekedi, en attaquant Kabila, joue gros. Trop gros peut-être.
La RDC n’a jamais vraiment rompu avec ses fantômes. Et Joseph Kabila, de Goma à la salle d’audience de Kinshasa, en est peut-être le plus insaisissable.
ETHAN GNOGBO
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
