Musicien, penseur, frère du regretté Marcellin Yacé, Adolphe Yacé nous offre une analyse puissante du Rap Ivoire, des dérives sociales et des traumatismes collectifs que la Côte d’Ivoire continue de porter.
Dans cet entretien exclusif avec Pouvoirs Magazine, il évoque aussi sa famille, ses convictions spirituelles et la force de l’art face à la violence.
ENTRETIEN EXCLUSIF : POURVOIRS MAGAZINE X ADOLPHE YACÉ
Pouvoirs Magazine : Vous affirmez que « toute musique est le reflet de la société qui l’engendre ». Que dit le Rap Ivoire sur la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui ?
Adolphe Yacé : Le Rap Ivoire est une réponse à un besoin d’expression. C’est le cri d’une jeunesse traumatisée, souvent ignorée. Ceux qui écoutent et produisent ce rap ont besoin de dire ce qu’ils vivent, ce qu’ils ressentent.
Pouvoirs Magazine : Ce besoin d’expression semble parfois choquant ou violent. Pourquoi cette radicalité dans le ton ?
Adolphe Yacé : Le Rap Ivoire, comme le coupé-décalé, cherche à choquer, mais souvent tombe dans la vulgarité. C’est une réaction. Une imitation aussi, des modèles américains. Sauf qu’ici, on tue rarement. Là-bas, c’est à balles réelles. Mais la douleur, elle, est bien réelle des deux côtés.
Pouvoirs Magazine : Que disent ces jeunes en colère ?
Adolphe Yacé : Ils expriment un traumatisme. Celui des crises depuis 2002. Une douleur sans exutoire. Ils disent : « Nous avons souffert, et personne ne nous demande ce que nous voulons. » C’est un cri de cœur, un appel à l’écoute.
Pouvoirs Magazine : Pourtant, les grandes figures du Rap Ivoire ne vivent pas à Abobo ou dans les ghettos…
Adolphe Yacé : Hirma, Didi B… Ils sont à Cocody. Mais attention : le Cocody d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui des années 80. Ce n’est plus le quartier chic d’antan. Cocody est devenu un simple point sur la carte. L’élégance a laissé place à la puissance brute de l’argent.
Pouvoirs Magazine : Ils veulent juste réussir ?
Adolphe Yacé : Et c’est légitime. Didi B a juré de sortir ses parents de la galère. Hirma a chanté Jeune & Riche. C’est leur manière de dire : « On refuse de finir comme nos aînés. » Tina Dakoury, Lougah François, Yodé Théodore… ils ne veulent pas mourir pauvres.
Pouvoirs Magazine : Mais certains les accusent de se perdre dans des pratiques occultes ou illégales…
Adolphe Yacé : Vouloir être riche, ce n’est pas un problème.
Pouvoirs Magazine : Vous dites que vouloir devenir riche est un réflexe compréhensible chez cette jeunesse. Ce n’est pas un mal en soi ?
Adolphe Yacé : Bien sûr que non. Le désir de réussir, de sortir ses proches de la misère, c’est légitime. Ce n’est pas nouveau. Alpha Blondy l’a très bien exprimé dès les années 80 dans sa chanson « I Don’t Want to Die in Poverty ». Il disait clairement : “Je ne veux pas mourir pauvre comme mes ancêtres.”
Plus tard, dans « Qui t’a dit ? », il dénonce les idées reçues avec une ironie mordante :
« Qui t’a dit que l’argent ne fait pas le bonheur ? Ce sont des mensonges inventés par les riches. »
C’est une critique sociale profonde. Ce que ces jeunes expriment aujourd’hui dans le rap, c’est parfois la même douleur, mais avec un autre langage, une autre esthétique.
Pouvoirs Magazine : Certains jeunes artistes ivoiriens rêvent aussi de reprendre des hits du passé, comme cela se fait aux États-Unis. Il faut- je pense- les encourager dans cette voie ?
Adolphe Yacé : Oui, mais pas n’importe comment. L’écosystème américain est structuré, avec des maisons de production solides et un vrai sens du patrimoine musical. Là-bas, quand un jeune reprend un morceau, ce n’est pas au hasard.
Il est encadré par des directeurs artistiques expérimentés. Ces derniers puisent dans un catalogue de titres qui ont tous les codes du succès : mélodie, texte, impact culturel. C’est un travail collectif, organisé, réfléchi. C’est la mémoire musicale d’un peuple.
Chez nous, on n’a pas encore cette culture du respect des anciens répertoires. Reprendre un titre ne suffit pas. Il faut le comprendre, l’adapter avec sens, le magnifier.
Pouvoirs Magazine : En septembre, la Côte d’Ivoire entre dans une période électorale tendue. Pour vous, c’est aussi une période spirituelle ?
Adolphe Yacé : Pour moi, septembre est un mois sacré. Le 19, mon frère Marcellin est mort. Le 21, notre père Cyrille Yacé est parti. Le 22, je suis né. Le 23, notre mère est décédée. Ce sont des portails énergétiques puissants. Beaucoup d’événements s’y concentrent, pour le meilleur ou pour le pire.
Pouvoirs Magazine : La mort de Marcellin a-t-elle un sens spirituel à vos yeux ?
Adolphe Yacé : Je ne suis pas fataliste, mais je crois que tout arrive pour une raison. Je ne juge pas. Ce qui est arrivé… est arrivé. Ce n’était pas de sa faute. Ni même, à mon sens, de ceux qui ont tiré. Il était au mauvais endroit, au mauvais moment. Ceux qui ont tiré ne savaient pas. Quand ils ont su, je suis sûr que les remords les rongent encore.
Pouvoirs Magazine : Vous sentez-vous seul dans ce deuil ?
Adolphe Yacé : Jamais. Je suis habité par des inspirations, des projets. Il y a trop de choses à faire. Une seule vie ne suffit pas. Il faut s’améliorer, aider, créer, bâtir. Le monde ne se répare pas tout seul.
Pouvoirs Magazine : Un dernier mot pour la jeunesse ?
Adolphe Yacé : Exprimez-vous, mais élevez-vous. L’argent sans conscience n’est qu’un leurre. Le pouvoir sans valeurs est un poison. Ne copiez pas, créez. Votre douleur peut devenir votre force, mais seulement si elle est guidée par la lumière.
interview réalisée par
ALEX KIPRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

