À l’approche des élections présidentielles, la Côte d’Ivoire retient son souffle. Entre tensions politiques, méfiance institutionnelle et peur d’un nouvel embrasement, le pays peine à faire de la démocratie un outil de paix et de progrès. Dans ce texte lucide et engagé, Francis Barbey interroge les dérives actuelles, rappelle les fondements historiques de la démocratie, et appelle à un sursaut collectif de bon sens, de responsabilité et de courage citoyen.
En Côte d’Ivoire, les élections approchent à grands pas, mais le climat politique reste tendu. Le jeu politique tourne autour de la peur, des écarts de langage, de l’intimidation, de la défiance, et d’échanges médiatiques parfois creux où les débatteurs s’invectivent. Ce paradoxe est saisissant, et mériterait d’être débattu plus largement. Bientôt, ne deviendrons-nous pas la risée mondiale pour un pays qui aspire à incarner l’« éléphant » de l’Afrique ?
La démocratie n’est ni un décret ni une loi immuable.
Certes, en démocratie la loi doit être respectée. Car elle est établie au nom de tous pour protéger chacun. Mais l’histoire montre que la judiciarisation excessive des conflits crée souvent des impasses que personne ne souhaite. Des « arrangements » ponctuels, comme dans tous les pays frappés par la guerre, peuvent légitimement contribuer à pacifier des situations. La démocratie n’existe pas pour imprimer une loi inflexible, mais pour permettre aux hommes de vivre en paix en choisissant librement leurs gouvernants.
Au fond, la démocratie est avant tout une dynamique collective, un sens communautaire. Elle exige une mobilisation inclusive et une « volonté générale » visible. Elle est née pour empêcher qu’un individu ou une minorité ne se proclame propriétaire de la vie des autres, usurpe le bien commun, et impose sa vision par la force — pour que la violence ne l’emporte jamais sur le vivre-ensemble.
Un peu d’histoire
Les élections sont relativement récentes par rapport à la démocratie. Dans les cités antiques comme Athènes, Rome, Florence ou Venise, l’élection, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, n’en faisait pas partie. La démocratie est née comme système politique associant tous les citoyens à la gestion de la cité — une invention athénienne majeure — tout comme d’autres inventions sociales (le football en est un exemple tardif). Là où le divertissement motive le ballon rond, la démocratie répond à une question fondamentale : « qui doit gouverner ? »
Dans la démocratie athénienne, le peuple gouvernait directement, par ses actions. Ce système permettait aux citoyens de penser ensemble la vie de la communauté — à travers des assemblées, conseils, tribunaux — afin de réduire les conflits.
Il représentait un progrès face aux régimes dominés par une seule personne (royauté) ou par une poignée (aristocratie, oligarchie).
Lorsque cette invention sortit d’Athènes, elle fut souvent vue comme une avancée partagée : elle permettait aux sociétés inclusives de bâtir des institutions pour contrer la violence et la tyrannie. Comme le soulignait Dominique Wolton, sans débat sur leurs conditions de coexistence, les hommes auraient toujours la guerre pour horizon.
La démocratie est donc ce mouvement vers la possibilité immédiate et future de vivre ensemble. Elle permet que les divergences, même profondes, n’aboutissent pas à l’affrontement ou à la guerre.
Tout progrès démocratique suppose du temps : c’est un mûrissement collectif, souvent lent, ponctué de conflits qui, s’ils sont affrontés sans a priori, deviennent des opportunités de renforcer le lien social et de réinventer la cohabitation. Ce sont ces débats qui sèment les prémices d’un avenir partagé.
Le cas africain
À l’indépendance, les États africains ont hérité du suffrage universel, un modèle politique totalement neuf pour les sociétés traditionnelles africaines. Ce système a introduit la « dé-hiérarchisation » des individus et des ethnies, en promouvant l’égalité : les femmes votent, et des personnes issues de lignées modestes accèdent au pouvoir. Ce progrès démocratique a permis d’espérer construire une société fondée sur la justice, la dignité humaine et le bien commun.
Pourtant, malgré ces acquis, l’Afrique peine encore à faire de la démocratie un véritable levier de stabilité et de progrès.
Leçons de l’histoire
Adopter une nouveauté ne signifie pas effacer l’ancien : il s’agit plutôt de lui donner une nouvelle place, comme socle, tout en intégrant progressivement des expressions sociales nouvelles. Chaque peuple a son histoire démocratique, particulière, mais universellement parlante — Athènes excluait femmes, esclaves et étrangers. Pourtant, même cette démocratie incomplète peut inspirer et éclairer d’autres sociétés.
Toute société démocratique incarne aussi bien sa dimension tragique (conflit, violence, souffrance) que son idéal : paix, développement, vivre-ensemble.
Les progrès en démocratie ne surgissent jamais par hasard.
Ils émergent, souvent après des crises, parce que certains, éclairés par des valeurs d’excellence humaine, ont su tracer un chemin d’espérance.
Comme le disait Olivier Clément. Seuls ceux qui dépassent les autres par leurs valeurs peuvent renouveler les sociétés.
En Afrique, le suffrage universel est souvent dévoyé. Au lieu de manifester l’égalité et la légitimité, il devient source de confrontations physiques, de violence, et brise le tissu démocratique. Les pouvoirs exécutifs se verrouillent, influencent les autres institutions, jusqu’à restreindre la liberté d’expression sous prétexte de défendre la loi — une logique d’intimidation pervertissant la démocratie.
Où en est l’Afrique ?
L’Afrique n’a pas encore compris cette leçon fondamentale : on peut organiser des élections et les perdre sans catastrophe. L’élection n’est pas une question de vie ou de mort. En démocratie, le vivre ensemble ne se mesure pas à fréquenter les mêmes cafés ou lieux de loisir, encore moins à craindre pour sa vie en allant voter. En démocratie mature, les institutions veillant au processus sont neutres, les forces de sécurité ne sont pas des acteurs politiques. Et toute voix compte. Ce sont ces conditions qui matérialisent une volonté générale légitime.
Le défi ivoirien : choisir le bon sens
Depuis les années 1990, la Côte d’Ivoire semble embraser son climat politique à chaque présidentielle. Comme si la démocratie signifiait le contraire de sa raison d’être. Cette fatalité politique devrait nous pousser à engager un dialogue clair sur la société que nous voulons bâtir. Un report d’élections ne serait pas fatal si la protection de la vie de chaque Ivoirien prime sur les délais constitutionnels. Face aux récits trompeurs, nous devons écrire ensemble un nouveau récit — un contrat social rénové — capable de nous protéger de nos instincts autodestructeurs.
Il est urgent que leaders politiques, acteurs de la société civile, religieux, penseurs désintéressés travaillent, sereinement et courageusement, à analyser notre histoire politique. Pour en tirer des enseignements. Sans calculs politiciens, sans assigner des boucs émissaires, mais avec profondeur et vertu, pour construire un vivre-ensemble durable.
Et maintenant ?
Il ne suffit pas d’être naïf pour vouloir la vie contre la mort, le juste contre l’injustice, la vérité contre le mensonge. Pourtant, trop souvent la politique choisit le contraire, le mal contre le bien. En Côte d’Ivoire, ce sont les plus pauvres qui meurent, pas les politiques, protégés. Les morts — ces « 3000 » anonymes — ne font presque pas peur à ceux qui alimentent la crise par des jeux mesquins d’intimidation. Ce rituel s’achève toujours dans l’affrontement.
Comme le chantait Francis Cabrel, « est-ce que ce monde est sérieux ? » — ce monde politique semble parfois ignorer toute exigence d’excellence humaine. Il faudra qu’un jour l’histoire écrive tout cela. Et nous, de quel côté serons-nous ?
Face aux fanatiques, fiers de leurs leaders, souvenons-nous que le démon est un ange déchu. Tous ne sont pas révélés. Pensons par nous-mêmes, sans emprisonner nos consciences dans des postures idéologiques. Sortons de l’intolérance politique. Vanitas vanitatum et omnia vanitas — « vanité des vanités, tout est vanité ». « Face à l’inacceptable, il faut déjà résister, dire ‘non’ ». Ce « non » est le premier rempart contre la régression sociale et le mal-vivre-ensemble.
En attendant, comme le disait Jésus aux foules:
« quand vous voyez un nuage monter au couchant, vous dites aussitôt qu’il va pleuvoir, et c’est ce qui arrive. Et quand vous voyez souffler le vent du sud, vous dites qu’il fera une chaleur torride. Et cela arrive » (Lc 12, 54-55). Ce n’est pas une prophétie que de dire qu’il va pleuvoir ou qu’il fera une chaleur torride sur notre pays au mois d’octobre.
Osons le dialogue, le bon sens, la confiance. Les nuages au couchant annoncent la pluie, le vent du sud annonce la chaleur. Ce n’est pas une prophétie funeste, mais du bon sens. Aujourd’hui, en octobre, il serait temps de l’appliquer à notre chère Côte d’Ivoire. On aurait ainsi détourner le cours de la fatalité.
Francis BARBEY— Prêtre du diocèse de San‑Pedro, docteur en sciences de la communication sociale
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

