La Côte d’Ivoire traverse une séquence politique paradoxale. Jamais un pouvoir n’a semblé aussi solidement installé dans les urnes, et jamais la démocratie n’a paru aussi fragilisée dans sa substance.
Alassane Ouattara a été réélu président de la République avec 89,77 % des voix, selon les résultats provisoires publiés par la Commission électorale indépendante.
Le Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), parti du président Ouattara, a remporté une large majorité à l’Assemblée nationale : 197 sièges sur 255.
Lorsque Alassane Ouattara est crédité de près de 89 % des suffrages lors de la dernière présidentielle, le chiffre impressionne. Mais il interroge autant qu’il rassure. Il rassemble son camp. Mais pas la Côte d’Ivoire.
Car une démocratie ne se mesure pas uniquement à l’ampleur d’une victoire électorale. Elle se juge aussi à la capacité du système politique à intégrer la pluralité, à accepter la contradiction et à préserver la respectabilité démocratique de toutes les opinions. Or, aujourd’hui, près de la moitié du peuple ivoirien semble reléguée hors de cet espace symbolique.
Le débat politique ne sert plus à décrire la réalité, mais à la disqualifier. Les mots ne qualifient plus, ils condamnent. Les concepts deviennent des armes, transformant des adversaires en figures infréquentables, parfois même en menaces morales. Cette logique étouffe la vie démocratique, car elle substitue l’anathème au débat, et la morale politique à la confrontation des idées.
La fracture est profonde. D’un côté, un courant qui privilégie la conservation, la stabilité, la protection intérieure, l’ordre institutionnel. De l’autre, une vision plus ouverte, prônant la circulation, l’intégration régionale, l’effacement progressif des frontières politiques et identitaires.
Ces deux pôles ne sont pas nouveaux, mais ils se radicalisent.
Cette polarisation nourrit une vision manichéenne de la République : le camp du bien contre celui du mal, les responsables contre les supposés ennemis du progrès. Or, une démocratie mature ne fonctionne pas sur la moralisation permanente du champ politique, mais sur la reconnaissance de visions concurrentes du bien commun.
La Côte d’Ivoire est ainsi traversée par plusieurs projets républicains. Certains défendent une nation post-nationale, technocratique, arrimée aux standards économiques globaux. D’autres revendiquent une République fondée sur l’intergouvernementalité, la souveraineté politique et la centralité du récit national.
Dans cette bataille d’imaginaires, l’histoire elle-même devient un champ de lutte. Elle est parfois réécrite, simplifiée, instrumentalisée, afin de légitimer des positions présentes. Tordre le passé devient alors une stratégie pour exister politiquement dans le présent.
Le défi ivoirien n’est donc pas seulement électoral. Il est profondément démocratique. Il consiste à réconcilier victoire politique et inclusion civique, autorité institutionnelle et pluralisme réel. Sans cela, la démocratie risque de se vider de son sens, même lorsqu’elle triomphe dans les chiffres.
AK.
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
