Dans Anthôman de Jacques Trabi, il donne vie à Gooré, un personnage traversé par l’honneur et la mémoire. Un rôle qui prolonge naturellement le parcours d’un artiste habité par la transmission. Portrait.
Le destin de Yahi Nestor Gahé commence entre les odeurs du poisson fumé, les voix des commerçantes, les pas pressés des clients et le tumulte populaire du Grand Marché de Marcory. Bien avant les grandes scènes européennes, les théâtres contemporains, les créations chorégraphiques, le cinéma.
Il y a un enfant qui monte sur une chaise derrière l’étal de sa mère. Il chante, danse, attire les regards et bloque presque le passage.
Les gens s’arrêtent. Ils observent, sourient, restent.
Sans le savoir, ce petit garçon vient de découvrir une vérité qui accompagnera toute son existence : le corps peut parler avant les mots.
Sa mère vend du poisson fumé. Elle travaille pour nourrir ses enfants.
Elle tient debout malgré les difficultés. Et lui, par son énergie d’enfant, par son instinct artistique déjà présent, devient presque un compagnon de travail. Sa danse attire les clients. Elle crée un mouvement autour de l’étal familial.
Ce premier public n’est pas constitué de critiques, de programmateurs ou de professionnels de l’art. Ce sont les femmes du marché. Les hommes de passage.
Les habitants du quartier. Le peuple.
Celui qui, bien avant les institutions culturelles, reconnaît parfois l’émotion lorsqu’elle apparaît. L’histoire de Yahi Nestor Gahé ne commence donc pas dans une école d’art. Elle commence dans la vie. Elle commence dans cette Côte d’Ivoire populaire où les gestes, les chants et les récits occupent une place essentielle. L’histoire de Gahé Nestor commence auprès d’une mère qui, sans le savoir, transmet déjà une philosophie artistique.
Car chez elle, tout passe par le mouvement. Elle chante quand elle raconte.
Elle danse quand elle est heureuse, danse même quand elle traverse les moments difficiles. Son corps accompagne ses paroles, prolonge ses émotions, devient un langage.
Des années plus tard, lorsque Yahi expliquera que la danse révèle ce que les mots ne parviennent pas toujours à exprimer, il ne fera pas seulement référence à ses recherches artistiques. Il parlera de son enfance. Il parlera de cette femme qui lui a appris que le corps porte une mémoire.
Son enfance se construit entre plusieurs mondes. Il y a Koumassi, où il grandit près de la grande mosquée, l’École primaire publique Dion Robert III, où il apprend les fondamentaux du savoir. Et il y a Marcory, le marché, l’univers du commerce et des rencontres.
Chaque jour, il traverse cette géographie particulière. Le matin, l’école. L’après-midi, le travail auprès de sa mère. Le soir, la famille.
Une famille nombreuse où les cousins, les frères et les sœurs partagent le même espace, les mêmes repas, les mêmes histoires.
Dans cette maison, la vie collective n’est pas une théorie.
Elle est une pratique quotidienne. On apprend à composer avec les autres, à écouter, partager, prendre soin.
Cette enfance laissera une empreinte profonde dans l’homme qu’il deviendra. Mais deux forces vont particulièrement façonner sa personnalité.
La première vient de sa mère. Elle lui transmet la sensibilité. La seconde vient de son frère aîné Toussaint qui lui transmet la rigueur.
Toussaint est l’intellectuel de la famille. Celui qui veille sur les études. Celui qui imagine pour son jeune frère un avenir prestigieux. Il rêve de le voir médecin. À côté de lui, Christine, l’aînée, perçoit une autre dimension du garçon. Elle voit l’artiste. Déjà. Voit celui qui possède déjà un rapport particulier au rythme et au mouvement et l’inscrit dans un groupe de danse à Treichville alors qu’il fréquente encore le Collège moderne de l’autoroute. Deux chemins semblent alors s’opposer. La science et l’art, la raison et l’émotion, le savoir et le mouvement.
Mais Yahi Nestor Gahé ne choisira jamais vraiment entre les deux. Toute sa carrière sera justement une tentative de réunir ces deux dimensions.
Penser le corps, comprendre le mouvement, donner une intelligence à la danse.
De son père biologique, il parle avec une douleur contenue. L’absence a marqué son histoire. Mais cette absence deviendra aussi promesse.
Une promesse faite à lui-même.
Celle de construire avec ses propres enfants une relation différente. Aujourd’hui père de deux garçons, il revendique cette présence comme une responsabilité essentielle. Être là, accompagner, transmettre, réparer peut-être, par l’amour donné, ce qui n’a pas été reçu.
Chez Yahi Nestor Gahé, la transmission n’est pas un concept artistique.
C’est une manière d’exister. Enfant, il est décrit comme respectueux, travailleur, mais aussi capable de se battre. Pas pour dominer mais pour défendre. Son sens de la justice l’amène naturellement à protéger les siens. Cette disposition traversera toute sa vie. On la retrouvera dans son engagement auprès des jeunes artistes. Dans son regard critique sur les sociétés contemporaines, son désir de faire de la danse un espace d’humanité. Dans sa famille, la musique et la danse occupent une place presque naturelle. Chacun possède une manière particulière de bouger.
Chaque corps raconte quelque chose.
Mais une personne va particulièrement influencer son imaginaire : sa sœur Mélanie.
Chez elle, il observe la douceur, la poésie. l’expressivité, la capacité à raconter une histoire uniquement avec le mouvement.
Ce qu’elle fait avec son corps annonce déjà ce que lui cherchera plus tard dans ses propres créations : dépasser le simple geste pour atteindre une forme de récit.
Bien avant de devenir chorégraphe, Yahi Nestor Gahé apprend donc une première leçon. La danse n’est pas seulement un art. Elle est une mémoire, un héritage, une manière de dire au monde :
voilà ce que nous sommes, voilà ce que nous avons vécu, voilà ce que nous voulons transmettre.
Et cette conviction, née dans les rues d’Abidjan, ne le quittera jamais, se fera continuité qui prolonge l’enfant du marché de Marcory, les chansons de sa mère, les gestes observés dans la famille.
Gahé se fait à cette conviction profonde que le corps possède une mémoire que personne ne peut effacer.
Mais il fallait encore donner une structure à cette intuition, apprendre à transformer l’instinct en langage, le mouvement en pensée.
La rencontre avec l’école
Au début des années 2000, Yahi Nestor Gahé est encore étudiant à l’université. Il fréquente déjà l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle d’Abidjan, l’INSAAC, par le biais de rencontres et d’amitiés artistiques, notamment avec feu Babo Thierry.
Puis une annonce change le cours de son existence. L’école ouvre un département consacré à la danse. Pour beaucoup, il s’agit simplement d’une formation nouvelle.
Pour lui, c’est une porte qui s’ouvre. Une réponse, une confirmation. Il abandonne alors son parcours universitaire pour tenter le concours d’entrée.
Il réussit.
Ce moment ressemble moins à un changement de direction qu’à une reconnaissance. Comme si l’enfant qui dansait derrière l’étal de sa mère venait enfin de trouver l’espace où son langage pouvait être étudié.
La danse devient alors un apprentissage exigeant. Elle n’est plus seulement le plaisir du mouvement. Elle devient discipline, recherche, questionnement.
Le jeune artiste découvre que le corps n’est pas seulement un instrument d’expression.
Il est un territoire, un lieu où se rencontrent l’histoire personnelle, la mémoire collective et l’imaginaire.
Très tôt, Yahi Nestor Gahé refuse une vision superficielle de la danse. Pour lui, bouger ne suffit pas et même plus. Il faut savoir pourquoi le corps bouge. Ce qui traverse un geste. Ce qu’un mouvement raconte d’une culture, d’une époque, d’une blessure ou d’une espérance.
Cette quête intellectuelle va accompagner toute sa trajectoire. Elle le conduit vers la philosophie, dans les pages des grands penseurs, vers une réflexion profonde sur l’être humain. La découverte de Friedrich Nietzsche et de Jean-Luc Nancy nourrit sa manière de penser le corps.
Mais une autre rencontre intellectuelle va prendre une place particulière : celle de Léopold Sédar Senghor. Dans un discours prononcé en 1980, Senghor raconte un souvenir de sa mère. Il vient lui annoncer son premier succès universitaire. Elle ne parle pas, ni ne crie, ne pleure pas, mais danse. Lentement, avec grâce, le visage illuminé par la joie. Pour Yahi Nestor Gahé, cette scène dit quelque chose d’essentiel.
Elle rappelle que, dans certaines cultures africaines, le corps exprime parfois ce que la parole ne peut contenir. La danse n’est pas un divertissement.
Elle est une langue, une langue ancienne, universelle.
Une autre figure va accompagner sa réflexion : la chorégraphe allemande Pina Bausch.
Sa célèbre phrase :
« Dansons, dansons, sinon nous sommes perdus. » résonne profondément chez lui. Car la danse n’est pas seulement une performance. Elle est une nécessité qui permet de résister, de traverser les crises et maintenir un lien entre les êtres.
C’est cette idée qui nourrit son travail : chercher la poésie dans le mouvement, aller au-delà de la technique pour atteindre une vérité humaine.
Le corps africain autrement regardé
Le parcours de Yahi Nestor Gahé est aussi celui d’un artiste qui refuse les classifications faciles.
Il ne veut pas enfermer la danse africaine dans une image figée. Il refuse que le corps africain soit seulement associé à la tradition, au folklore ou à l’énergie spectaculaire. Son ambition est ailleurs. Montrer un corps africain qui pense, qui questionne.
Un corps contemporain capable de dialoguer avec toutes les scènes du monde.
Cette recherche va profondément marquer son travail car pour lui, la tradition n’est pas un musée mais une source plutôt. Elle n’est pas une prison; elle est une racine. L’artiste ne doit pas choisir entre héritage et modernité. Il doit faire circuler les deux.
Dans cette construction artistique, une phrase restera comme une boussole. Celle de son professeur d’expression corporelle, le metteur en scène et actuel directeur général du Centre national des arts et de la culture, Vagba Obou de Sales. Quelques mots seulement :
« Mettez-vous en danger. »
Cette phrase deviendra presque une règle intérieure. À chaque création, Yahi Nestor Gahé cherche ce danger, le risque physique, le risque artistique, le risque dramaturgique, le risque de sortir de ce qu’il connaît déjà.
Parce qu’un artiste qui ne prend plus de risque finit par répéter ce qu’il a déjà été. La danse, pour lui, n’est donc pas un refuge confortable.
Elle est un espace d’invention permanente, un endroit où l’on accepte de ne pas tout maîtriser, un lieu où l’on avance avec des questions.
Et c’est précisément cette exigence qui va l’amener vers l’Europe, vers Strasbourg, Düsseldorf, l’Allemagne, une nouvelle étape de sa construction.
Car parfois, pour mieux comprendre d’où l’on vient, il faut accepter de partir.
L’Allemagne : la seconde naissance
L’Europe ne sera pas pour lui une fuite mais un miroir, un espace où son identité sera confrontée à d’autres regards, d’autres exigences, d’autres façons de penser l’art.
Il y étudie la conception de projets artistiques et culturels à l’Université de Strasbourg.
Cette étape est essentielle, car l’artiste comprend alors qu’une création ne repose pas seulement sur l’inspiration. Une œuvre a besoin d’une pensée, une organisation, un environnement, une vision.
Le chorégraphe n’est pas seulement celui qui crée des mouvements, il est celui qui imagine des espaces de rencontre, construit des projets, accompagne des artistes et transmet.
Cette dimension deviendra l’une des marques de son parcours. Yahi Nestor Gahé n’a jamais voulu être uniquement un interprète.
Être sur scène ne lui suffit pas, il veut comprendre les mécanismes qui permettent à l’art d’exister. Il veut créer les conditions pour que d’autres puissent également émerger. Cette volonté de transmission est profondément liée à son histoire.
L’enfant qui a grandi dans une famille où chacun devait contribuer à la vie collective devient naturellement un artiste qui pense en termes de partage.
Depuis 2009, l’Allemagne est devenue sa terre d’adoption artistique. C’est là qu’il approfondit sa formation en pédagogie de la danse à l’Académie Off-Theater NRW de Düsseldorf. C’est là aussi qu’il construit une nouvelle partie de son identité.
L’Allemagne le pays de PINA BAUSCH considérée comme l’une des figures les plus importantes de l’histoire de la danse contemporaine. Et comme l’artiste de danse allemande ayant eu l’influence internationale la plus forte, lui apporte une chose fondamentale : la discipline.
Une discipline du travail, de la recherche, du temps long.
Dans ce pays où la création artistique demande une grande précision, il apprend que le talent seul ne suffit jamais.
L’idée doit être accompagnée d’une méthode. Le rêve doit rencontrer l’organisation. L’émotion doit être soutenue par l’exigence.
Cette nouvelle vie n’est pas un long fleuve tranquille. Être un artiste noir en Europe signifie aussi affronter d’autres réalités. Le regard sur soi change.
Le regard des autres également. Yahi Nestor Gahé évoque le racisme et la discrimination comme une réalité qu’il a fallu dépasser.
Non pas en se plaignant. En travaillant davantage, prouvant davantage, refusant que les limites imposées par certains regards deviennent des limites intérieures.

Paradoxalement, c’est loin de son pays que Yahi Nestor Gahé mesure davantage la richesse de ce qu’il porte. L’Europe ne l’éloigne pas de son identité africaine.
Elle la révèle. L’éloignement permet parfois de voir ce que la proximité rend invisible. Il redécouvre l’importance de sa culture. La profondeur de ses héritages. La puissance de ses traditions. Mais il refuse une vision nostalgique.
Il ne veut pas simplement conserver. Il veut transformer. C’est toute la différence entre un gardien et un créateur.
Le gardien protège ce qui existe. Le créateur lui donne une nouvelle vie.
Le corps comme territoire de rencontre
En Allemagne, Yahi Nestor Gahé développe une approche où les influences dialoguent.
Danse africaine traditionnelle, danse moderne, danse contemporaine, théâtre, pédagogie, recherche corporelle.
Il ne juxtapose pas les formes, il cherche ce qui les relie ce qui demeure universel derrière les différences. Pour lui, le corps est un territoire où les cultures peuvent se rencontrer. Un corps n’est jamais seulement biologique, il porte une histoire, une mémoire familiale, une géographie, une éducation, des blessures, des rêves. Cette philosophie nourrit également son travail pédagogique. Auprès des jeunes, il ne transmet pas seulement des pas, il transmet une confiance, apprend aux corps à exister, prendre leur place, raconter quelque chose.
Avec les années, Yahi Nestor Gahé devient un trait d’union, entre Abidjan et l’Europe, tradition et modernité, héritage africain et création contemporaine, mémoire et invention. Son parcours rappelle une chose essentielle : on ne quitte jamais véritablement l’endroit qui nous a construits.
On l’emporte avec soi, dans ses gestes, ses créations, sa manière de regarder le monde. Mais l’homme ne veut pas seulement réussir individuellement. Son regard revient toujours vers la jeunesse, les artistes qui cherchent leur voie, ceux qui n’ont pas toujours accès aux espaces de formation. Une question l’habite :
Comment faire en sorte que les générations futures n’aient pas besoin de partir pour être reconnues ?
Cette interrogation va bientôt prendre une dimension concrète. Car Yahi Nestor Gahé ne sera plus seulement un artiste installé en Allemagne.
Il deviendra également un acteur de la transmission culturelle. Un homme qui veut créer des ponts.
Un homme qui veut rendre ce qu’il a reçu.
Et c’est peut-être là que réside la véritable cohérence de son parcours. L’enfant qui dansait pour aider sa mère à vendre son poisson, l’étudiant qui cherchait à comprendre le mouvement. L’artiste confronté aux scènes européennes. Le pédagogue qui forme les autres. Tous racontent la même histoire. Celle d’un homme qui n’a jamais séparé l’art de l’humain.
Alors former un danseur ne consiste pas uniquement pour Gahé à lui apprendre comment bouger.
Il faut lui apprendre pourquoi il bouge, apprendre à écouter son propre corps, comprendre ses émotions, transformer son vécu en matière artistique.
Cette vision l’amène à développer une réflexion personnelle autour de la perception corporelle. Une recherche où le mouvement devient un outil de connaissance de soi. Le corps n’est plus seulement un moyen d’expression, il devient un lieu d’exploration, un espace où l’être humain peut retrouver une forme de liberté..
Alors enseigner devient une responsabilité. Gahé se souvient de l’enfant qu’il a été. Un enfant qui avait du talent. Mais qui avait surtout besoin d’espaces pour l’exprimer. Un enfant dont la vocation aurait pu rester invisible si certaines rencontres n’avaient pas existé.
C’est pourquoi son regard revient constamment vers la jeunesse et ceux qui possèdent une énergie créatrice mais manquent parfois d’accompagnement, ceux qui dansent dans les quartiers, dans les rues, dans les espaces informels. Gahé connaît cette réalité avant les écoles, les institutions. Il y a toujours un premier mouvement, un premier rythme, une premier élan de création que la société doit reconnaître. C’est son rôle d’accompagner et structurer ces signes, de donner une chance aux talents qui émergent loin des centres de décision.
Installé en Allemagne, Yahi Nestor Gahé n’a jamais cessé de regarder vers son pays.
Son parcours international n’a jamais signifié une rupture. Au contraire. Il a renforcé son désir de contribuer au développement artistique ivoirien.
Car une question revient souvent dans son discours :
Comment faire pour que les jeunes artistes africains puissent construire leur avenir avec des outils adaptés ?
Cette réflexion participe à son engagement dans des initiatives destinées à favoriser la formation et la professionnalisation des danseurs ivoiriens.
Parmi elles figure la Biennale internationale de danse de Côte d’Ivoire, qu’il contribue à initier. Nous sommes en 2021. L’ambition est claire:
créer un espace où les artistes peuvent se rencontrer, apprendre, échanger, être visibles.
Le problème de l’Afrique, selon lui, n’est pas l’absence de talents. Le talent existe partout dans les quartiers, les villages, les écoles, dans les corps anonymes qui cherchent simplement une occasion d’être entendus.
La véritable question est celle des structures, des moyens, de l’accompagnement.
L’artiste qui refuse les frontières
La particularité de Yahi Nestor Gahé est peut-être là qui refuse les frontières artificielles: Afrique-Europe, artiste-citoyen, scène-société. L’art n’est pas séparé du monde.
Il le regarde, le questionne, peut même contribuer à le réparer. Cette conviction explique également son engagement auprès du théâtre amateur et des jeunes. Il ne cherche pas seulement à produire des professionnels, il veut créer des espaces d’expression.
Parce qu’un enfant qui apprend à maîtriser son corps apprend aussi à prendre confiance. Un jeune qui découvre l’art découvre aussi une autre manière d’habiter le monde. Ce qui n’est pas transmis disparaît. Une culture qui ne forme pas sa jeunesse s’appauvrit.
Un artiste qui garde son savoir pour lui-même finit par interrompre une chaîne.
Alors il transmet, comme sa mère avant lui transmettait par les chanson, comme ses maîtres lui ont transmis l’exigence, comme la scène lui a transmis la confiance.
La boucle est finalement magnifique. L’enfant qui recevait est devenu l’homme qui donne. qui apprend aux autres à trouver les leurs.
Mais une nouvelle étape attend encore cet artiste.
Car après avoir consacré sa vie au mouvement, au silence du corps et à la puissance du geste, Yahi Nestor Gahé va entrer dans un autre langage.
Celui de l’image, du cinéma, d’un personnage qui porte en lui la même question qui traverse toute son œuvre :
Comment un homme peut-il retrouver son nom, son honneur et sa place dans le monde ?
ANTHÔMAN : QUAND LE DANSEUR RENCONTRE LE CINÉMA
Il fallait peut-être que le cinéma vienne chercher Yahi Nestor Gahé. Certains rôles ne sont pas seulement des personnages, mais des rendez-vous.
À des croisements entre une histoire personnelle et une fiction qui, soudain, révèle quelque chose de plus grand.
Avec Anthôman, le film réalisé par Jacques Trabi, installé en France, Yahi Nestor Gahé ne découvre pas simplement un nouveau territoire artistique.
Il retrouve un langage qu’il connaît déjà. Celui du corps, du silence, des émotions que les mots ne parviennent pas toujours à traduire.
Dans Anthôman, Yahi Nestor Gahé interprète Gooré, un homme dont l’existence est liée au rythme, dont le langage passe par le son, le geste et la présence. Face à lui, Kalou, son compagnon d’expression artistique. Deux hommes, deux corps, deux formes d’un même souffle où la musique et la danse ne sont plus séparées. Elles deviennent une seule parole.
Mais l’équilibre bascule. un accident survient. une disparition. Et avec elle apparaît une question vieille comme les sociétés humaines :
Que devient un homme lorsque le doute s’installe avant la vérité ?
Anthôman n’est pas seulement un récit dramatique. Le film interroge une civilisation, explore une manière particulière de penser la justice, qui ne repose pas uniquement sur les preuves matérielles mais dialogue avec les croyances, les rites, les traditions et la mémoire collective.
Lorsque les hommes hésitent, la communauté cherche d’autres chemins, la parole ne suffit plus, les anciens sont appelés. L’honneur est menacé, l’homme doit affronter une épreuve qui dépasse sa propre existence.
C’est précisément cette dimension qui semble avoir touché Yahi Nestor Gahé. Car son parcours entier est traversé par cette question :
Comment le corps conserve-t-il ce que l’histoire menace d’effacer ?
Depuis toujours, il cherche dans le mouvement une mémoire. Dans la danse traditionnelle, la création contemporaine, la relation entre les générations, la rencontre entre les cultures. Avec Anthôman, cette réflexion trouve un autre espace.
Le cinéma.
Du mouvement à l’image
Passer de la scène à l’écran demande une autre discipline. Sur scène, le danseur possède l’espace et respire avec le public, dialogue directement avec les regards. Au cinéma, la caméra devient un partenaire silencieux qui observe, choisit, révèle parfois ce que l’artiste lui-même ignore.
Pour un danseur, cette expérience est particulière. Le corps reste central. Mais il doit apprendre une nouvelle retenue. Un geste trop grand peut devenir inutile, un seul regard peut remplacer une chorégraphie entière. Un silence peut porter davantage qu’un mouvement.
Et cette transition semble naturelle pour Yahi Nestor Gahé. Car depuis toujours, son travail cherche précisément cela :
aller non pas vers l’essentiel. Mais à l’essentiel. Extirper le spectaculaire pour retrouver l’humain.
À travers Anthôman, Jacques Trabi réalisateur efficace poursuit une approche du cinéma où les personnages ne sont jamais isolés de leur environnement. Ils portent une histoire, une culture, les contradictions d’une société. Gooré n’est pas seulement un homme accusé. Il est un homme confronté au regard des autres, à la suspicion, à la solitude, la nécessité de prouver ce qu’il est réellement.
Son engagement dans la guerre devient alors une quête. Pas uniquement un acte militaire, une recherche de réparation,
un rôle naturel/ un rôle dans son propre registre
L’un comme l’autre portent une histoire de transmission, utilisent le corps comme langage, cherchent à relier les mondes.
Le danseur devenu acteur ne joue donc pas un personnage étranger. Il rencontre une part de lui-même, derrière chaque création artistique se trouve toujours une interrogation intime. Pourquoi raconter cette histoire ? Maintenant ? Pourquoi lui ?
Parce que le cinéma, comme la danse, peut devenir un pont.
Danseur, chorégraphe, pédagogue, chercheur, acteur, comédien…Les mots changent. Mais l’homme demeure. Toujours guidé par la même conviction d’un corps qui parle des blessures, des rêves étranglés, des peuples, de ce que les générations précédentes nous ont confié.
Avec Anthôman, et grâce à Trabi Jacques, Yahi Nestor Gahé ajoute une nouvelle corde à une trajectoire déjà riche. Mais au fond, il ne change pas de langage. Il continue simplement de faire entendre ce qui ne se dit pas, faire voir ce qui reste invisible : donner au corps une mémoire.
La mémoire de l’absence d’un père biologique.
Une absence qui aurait pu devenir une fracture.
Mais que l’homme adulte choisit de transformer autrement. De cette expérience, il tire une conviction profonde.
Être présent, être responsable, ne jamais abandonner. Aujourd’hui père de deux garçons, il parle de cette relation comme d’un engagement majeur.
Offrir à ses enfants ce qu’il n’a pas reçu. Construire une présence.
Créer un lien. Transmettre une sécurité. L’homme qu’il est devenu s’est aussi construit dans cette volonté.
Transformer les manques en forces, les douleurs en responsabilités et trouver de la tendresse à offrir. De l’humour aussi.
Gahé à la capacité à rire lorsque l’environnement lui permet de déposer les exigences du quotidien, à défendre ce qu’il croit juste.
Certains le surnomment même « le taureau ». Une image qui lui ressemble, une force tranquille, une énergie qui avance malgré les obstacles.
Né un 21 mai, il aime rappeler avec amusement qu’il se situe entre deux signes astrologiques : le taureau et le gémeaux.
Une manière légère de parler de cette double nature. La stabilité et le mouvement, la réflexion et la spontanéité, la force et la sensibilité pour porter sa famille qui occupe une place centrale, avec sa compagne Ysore Bonnardel et leur fils Ylianor, il construit un espace de stabilité.
Son fils aîné, Junior, poursuit quant à lui des études de kinésithérapie dans une autre ville.
ALEX KIPRE
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