Mahoula Kané:  » Anthôman (30 juillet-18h Cap sud) est avant tout un film d’amour » »

4 semaines

Dans Anthôman (Pour l’honneur), réalisé par Jacques Trabi, le comédien Mahoula Kané prête ses traits à Fôli, un personnage dont la fidélité aux valeurs de l’honneur, de la parole donnée et de l’amitié donne toute sa profondeur au récit.

Pour Pouvoirs Magazine, l’acteur revient sur la construction de ce rôle, sa vision du jeu, son engagement pour un cinéma africain plus enraciné dans ses langues et sa culture, ainsi que sur le message universel porté par le film.

Pouvoirs Magazine : Mahoula, il y a un jeu de mots troublant avec votre personnage : Fôli porte presque le mot « folie ». Quelle est, selon vous, la part de folie de Fôli ?

Mahoula Kané :
C’est vrai qu’il y a un jeu de mots. Mais Fôli n’a aucune folie. On dit souvent qu’un fou qui persiste dans sa folie finit par trouver une forme de raison. Fôli, lui, vit dans son propre univers, mais tout ce qu’il fait y est parfaitement rationnel. Sa logique est la sienne, elle est cohérente avec ses convictions et avec le monde dans lequel il évolue.

Pouvoirs Magazine : Pour interpréter Fôli, avez-vous davantage exploré sa psychologie ou son rapport aux valeurs qui structurent son monde : l’honneur, l’amitié, la parole donnée ?

Mahoula Kané:
Nous sommes dans une Afrique profondément marquée par la tradition orale. Cela se retrouve encore dans beaucoup de nos productions cinématographiques, souvent plus riches en dialogues qu’en images. Pourtant, le cinéma est d’abord un art de l’image. Le texte n’est qu’un prétexte : ce qui compte, c’est l’émotion.

Une émotion ne s’entend pas, elle se ressent. Il faut d’abord accueillir ce que l’on ressent avant de l’extérioriser dans le jeu. La première impression est souvent la plus juste.

Fôli appartient à un monde où la parole donnée a un poids immense. L’amitié est sacrée. Dès lors, la trahison devient impardonnable. Celui qui trahit doit être banni. C’est ce qui nourrit sa douleur lorsqu’il découvre que celui qu’il considérait comme un frère est responsable de la mort de l’être qui lui était le plus cher.

Pouvoirs Magazine : Après avoir quitté Fôli, qu’est-ce que ce personnage vous a laissé, humainement ou spirituellement ?

Mahoula Kané:
Le travail d’un acteur est avant tout un travail de composition. On entre en dialogue avec son personnage. Il y a une dimension spirituelle dans cette rencontre. Très vite, on sent si cette incarnation pourra se faire sans laisser de blessures.

À la fin, Fôli et moi nous nous remercions mutuellement. Moi, de m’avoir permis de lui donner vie ; lui, de m’avoir offert l’occasion de m’exprimer pleinement comme acteur.

Je compare souvent l’acteur à une feuille blanche. On peut y dessiner un personnage, puis un autre, puis encore un autre. Ensuite, on efface pour recommencer. Si la feuille est remplie et qu’il n’y a plus de place, on la froisse et on la jette. Un acteur doit pouvoir interpréter mille personnages, avec leurs ambiguïtés, leurs contradictions, leurs blessures, puis redevenir lui-même. C’est la formation qui permet cette distance nécessaire entre l’acteur et son rôle.

Pouvoirs Magazine : Pendant longtemps, les histoires africaines ont été perçues comme de simples témoignages culturels. Anthôman montre-t-il autre chose ?

Mahoula Kané :
Je pense que tout réalisateur qui raconte une histoire universelle y glisse forcément quelque chose de personnel. Mais ce qui est personnel peut devenir universel.

Une émotion vécue ici peut toucher quelqu’un en Chine, au Canada ou en Guadeloupe. Nous vivons tous, sous des formes différentes, des expériences semblables. C’est cette capacité à parler à chacun qui fait la force d’un film.

Pouvoirs Magazine : Selon vous, le cinéma africain doit-il chercher à montrer l’Afrique au monde ou raconter l’Afrique selon son propre regard ?

Mahoula Kané:
Nous gagnerions à faire un cinéma africain avec des ingrédients africains.

Je milite pour que nos films valorisent davantage notre gastronomie, nos vêtements et surtout nos langues. J’aimerais que 30 % des dialogues soient dans nos langues nationales. Certaines scènes deviendraient immédiatement cultes.

Le Sénégal ou le Cameroun le font déjà. La Côte d’Ivoire peut aller beaucoup plus loin.

J’aimerais voir des familles bourgeoises ivoiriennes partager un foutou ou un plat de Biékossè à l’écran, voir l’alloco, le garba ou le poisson braisé devenir des références cinématographiques assumées. Ce n’est pas anecdotique : c’est une manière de raconter qui nous sommes.

Quand on regarde un film sur la mafia russe, les personnages parlent russe ; dans un film sur la mafia italienne, ils parlent italien. Pourquoi, dans nos films, ne pas entendre davantage le baoulé, le guéré, le bété ou d’autres langues ivoiriennes ? Même si un film est projeté en Chine, entendre ces langues contribue à identifier notre culture et notre pays.

L’émotion est universelle, mais la langue porte des nuances qu’aucune traduction ne remplace.

Pouvoirs Magazine : Quelle est, selon vous, la grande question philosophique que Jacques Trabi pose avec Anthôman ?

Mahoula Kané :
Jacques Trabi raconte une part de notre histoire africaine. En arrière-plan, il y a les blessures de la déportation, mais aussi d’autres combats menés par des Africains eux-mêmes, comme ceux que rappelle le Camp de Tiaroye.

Au cœur du film, il y a surtout l’amitié de deux hommes que rien ne devrait séparer. Ils sont unis par une même passion : la danse.

Et, finalement, on comprend une chose essentielle : quand on aime quelqu’un, c’est pour la vie. Lorsqu’il disparaît, c’est une partie de soi qui s’en va.

Le film parle aussi de cette fraternité africaine, de cette chaleur humaine qui, malgré les divisions politiques de ces dernières années, continue d’exister. Il faut préserver cet héritage.

Au fond, Anthôman parle d’amitié. Et l’amitié, c’est une forme d’amour. C’est pourquoi je dis que ce film est avant tout un film d’amour.

Interview réalisée par

ALEX KIPRE

POUVOIRS MAGAZINE

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