Claude SEA : « Jacques Trabi sait ce qu’il veut »

2 semaines

Dans Anthôman, le film de Jacques Trabi, Claude SEA incarne le chef canton, une figure d’autorité confrontée à des tensions.

Tensions entre tradition, honneur, justice et bouleversements historiques.

Pour Pouvoirs Magazine, le comédien revient sur sa collaboration avec le réalisateur. Sa conception du rôle et ce que cette expérience lui inspire sur l’autorité et les traditions.

POUVOIRS MAGAZINE : Vous avez partagé la scène et l’écran avec Zoumanan. Avec le recul, qu’est-ce qu’un comédien transmet à ses collègues que ni un scénario, ni une caméra, ni même le temps ne peuvent effacer ?

CLAUDE SEA : Pour un comédien ou un acteur, ce qu’on peut retenir, à part ce que vous avez énuméré, c’est l’amitié qui peut exister entre vous. L’amour pour les scènes que vous avez partagées ensemble, mais surtout la confraternité.

POUVOIRS MAGAZINE : Vous incarnez le chef canton dans Anthôman. Lorsque Jacques Trabi vous a proposé ce rôle, qu’avez-vous immédiatement compris de cet homme et de son pouvoir ?

CLAUDE SEA : Jacques sait ce qu’il veut. Et c’est son troisième film dans lequel je tourne. Pour le rôle du chef canton, j’ai tout de suite compris qu’il fallait que je le satisfasse.

POUVOIRS MAGAZINE : Après lecture du scénario, quelle a été votre première réaction. Avez-vous été séduit, inquiet? Ou au contraire immédiatement convaincu que cette histoire devait être racontée ?

CLAUDE SEA : Après la lecture, ma réaction ne comptait pas, mais le jeu que j’allais y mettre, avec les indications scéniques du réalisateur, pour que l’histoire qu’il veut dépeindre soit.

POUVOIRS MAGAZINE : Pour interpréter ce chef, avez-vous cherché à reproduire une figure traditionnelle que vous connaissiez, ou avez-vous voulu construire un personnage qui dépasse l’image classique du « chef africain » ?

CLAUDE SEA : Au cinéma, chacun a son travail. Je joue le rôle du chef canton, donc je dois ressembler à un chef canton.

Et le rendu qui m’incombe est le mien.

POUVOIRS MAGAZINE : Le chef canton est une autorité, mais toute autorité finit par être confrontée à ceux qu’elle gouverne : votre personnage comprend-il réellement son peuple ou pense-t-il simplement le comprendre ?

CLAUDE SEA : Les deux cas de compréhension mutuelle sont positifs pour une meilleure gestion des peuples. Je me rappelle avoir dit à l’acteur qui avait bu l’élixir de vérité qu’il n’était pas obligé de partir en guerre pour prouver son innocence… Mais lui, c’était pour son honneur.

POUVOIRS MAGAZINE : Vous dites : « Je vous ai compris », la célèbre formule de Charles de Gaulle à Alger. Dans le contexte actuel, cette phrase signifie-t-elle pour vous une promesse de compréhension, une stratégie politique ou parfois une manière de parler au peuple sans réellement l’écouter ?

CLAUDE SEA : Cette phrase était pour moi une stratégie politique.

POUVOIRS MAGAZINE : Anthôman met en tension tradition, honneur, justice et bouleversements historiques. Selon vous, peut-on défendre l’honneur d’une communauté sans finir par sacrifier la liberté de certains individus ?

CLAUDE SEA : Je réponds simplement qu’il n’y a pas de liberté sans sacrifices et sacrifiés.

POUVOIRS MAGAZINE : Le film s’inscrit dans une histoire marquée par la guerre et la présence coloniale. En incarnant cette autorité traditionnelle, avez-vous eu le sentiment de jouer un homme enfermé dans son époque ou un personnage dont les interrogations restent profondément actuelles ?

CLAUDE SEA : Oui, il fallait à cette époque jouer le personnage d’un homme enfermé.

C’est pourquoi j’ai dit : « Je vous ai compris. » Internet et TikTok n’étaient même pas à l’état embryonnaire.

POUVOIRS MAGAZINE : Jacques Trabi raconte une histoire africaine à partir d’un regard africain. Est-ce seulement une question de représentation, ou est-ce aussi une manière de reprendre le pouvoir sur notre propre récit historique ?

CLAUDE SEA : C’est tout simplement une reconnaissance.

POUVOIRS MAGAZINE : Après avoir joué ce chef canton, quelle conviction personnelle sur l’autorité, la tradition. Ou notre mémoire collective avez-vous été obligé de remettre en question ?

CLAUDE SEA : Il faut une remise en cause collective dans la gestion de nos chefs, garants de nos traditions.

POUVOIRS MAGAZINE : Si le chef canton d’Anthôman pouvait aujourd’hui s’adresser directement à la Côte d’Ivoire contemporaine, quelle vérité difficile lui demanderiez-vous de regarder enfin en face ?

CLAUDE SEA : Ils sont déjà pris aux pièges de la contemporanéité. Avantages et voitures de luxe, qui dit mieux ?

Interview par

AK

PHOTO/DR

POUVOIRS MAGAZINE

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