Marcellin, l’accord de la cité des arts

2 ans

19 septembre. Retour vers 2002. Ce matin à 7 h, le réseau sature depuis plusieurs heures. (Presque) Toute la Côte d’Ivoire ne comprend rien à ce qui se passe. Korhogo, Bouaké, Daloa seraient attaqués. Abidjan a le vertige. Depuis 5 h, il court un bruit: Tchotchoni, Synthé, Yarcellin, le Mozart d’Eburnie serait mort. Il faut le vérifier. Je prends une voiture à l’effigie glorieuse. Alors on me laisse passer partout. Je passe la Riviera II où des habitants sortent le nez pour échanger et consommer un peu d’infos.

Chacun y va de son discours approximatif et apeuré. L’Ecole de Police elle aussi est effrayée. Elle a été sollicitée et compte ses victimes. Mais je cherche Mozart et nul autre. Au niveau de l’Ecole de gendarmerie, des corps jonchent les deux côtés du Boulevard Mitterand. Des gendarmes en tenue sont sans vie. Le sang dégouline de l’un d’eux. Un peu devant, du jus jaunâtre est sorti de la cavité d’une tête. A gauche, c’est un corps sans vie aussi, un torse nu qui porte en tout et pour tout une multitude de gris-gris, des “gbass” en tous genres protègent ou auraient dû protéger son corps.

Les murs de l’Ecole de gendarmerie sont tatoués de trous. La kalach s’est fait entendre. Les murs en face ont, eux aussi, leur plaies sur le corps.

Je me dirige vers le studio Yacé Brothers, où il n’y aurait personne. Un attroupement ailleurs, me fait de grands signes. Je m’en approche. La voiture de Marcellin est garée. Elle a d’importants trous rouges dans les sièges chauffeur et passager avant qui était ma place, puisqu’on avait un rendez-vous annulé. Ce sont les trous d’armes. De vraies. Celles dont la mission est de ne pas omettre de tuer sur le champ.  La portière est ouverte de Tchotchoni. Des traces de sang que je suis me conduisent vers une silhouette.

C’est un homme. Il est couché sur le dos. Ses doigts qu’il a promenés sur les blanches du piano ont un bémol. Ses doigts qu’il a promenés le long des flûtes et autour des hanches des saxo, ne bougent pas. Sa bouche ne s’ouvre pas pour me dire son salut taquin. Il semble qu’il ne me voit pas. Qu’il ne me verra plus. Je le reconnais. Il s’appelle Yacé Marcellin. Il est le fils de Cyrille yacé, le frère d’Adolphe, d’Evariste Yacé, le père de Belinda, l’ex compagnon de Tiane. Tiane arrive quelques instants après. Elle ouvre la bouche pour entonner son chant de douleur, de chagrin. Sa voix trémolo de contre alto est seule. Marcellin ne l’accompagne pas au sax, ni à la flûte, ni au clavier.

La voix de Tiane est dérangée et il n’y a personne pour lui faire ses arrangements. Plus personne ne lui fera ses arrangements. On a assassiné notre Mozart. Des balles assassinent nourries des malentendus, désaccords et prétentions politiques se sont donné rendez-vous dans son corps. 19 septembre 2022.  20 ans plus tard, ses malentendus et prétentions politiques se raccordent.

 

ALEX KIPRE

Pouvoirs-Magazine

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