Il fut un temps, dans les années 1990, au début des années 2000, puis encore dans les années 2010 et 2020, où certaines voix radiophoniques avaient le pouvoir de suspendre le temps.
On ne les écoutait pas seulement : on les attendait. On reconnaissait leur timbre, leur ton, leur manière de raconter l’Afrique et, surtout, cette capacité rare à faire de l’information un espace de réflexion, de mémoire et de dignité.
Parmi ces voix, trois noms demeurent profondément associés à cette époque : Alain Mévégué, Claudy Siar et Alain Foka.
Trois hommes, trois trajectoires, trois personnalités différentes. Mais une même exigence : parler de l’Afrique avec l’Afrique au cœur.
Tous trois ont marqué, à des degrés différents, l’histoire radiophonique de Radio France Internationale (RFI). Ils appartenaient à des univers professionnels distincts, avec leurs sensibilités, leurs approches et leurs styles. Pourtant, leurs discours finissaient par se rejoindre dans un même espace : celui des causes africaines, des hommes et des femmes du continent, de leur histoire, de leurs combats, de leurs espérances et de leurs contradictions.
Puis le temps a fait son œuvre.
Alain Mévégué s’en est allé le 8 septembre 2021, à Paris, à l’âge de 52 ans, victime d’un paludisme foudroyant. Sa disparition a laissé un silence que les années n’ont pas totalement comblé. Celui qui avait fait de la culture, de la musique et des grandes expressions artistiques africaines un formidable territoire de rencontre demeure dans la mémoire de ceux qui l’ont écouté.
Puis Alain Foka a quitté RFI à la fin du mois d’octobre 2023, après avoir annoncé son départ le 17 octobre, au terme d’une trentaine d’années passées sur les antennes de la radio. Son départ a marqué les esprits et suscité de nombreuses interrogations chez les auditeurs qui s’étaient attachés à sa voix et à son regard. Peu importe, au fond, les circonstances exactes de cette séparation : une page radiophonique venait de se tourner.
Et puis, à la fin du mois de mars 2026, Claudy Siar s’en est allé à son tour de RFI, au terme de son contrat. Figure emblématique de « Couleurs Tropicales », émission qu’il animait depuis 1995, il aura incarné pendant plus de trois décennies une certaine idée de la musique, de la jeunesse, de la culture et des diasporas africaines et caribéennes.
Alors, pour certains auditeurs, quelque chose s’est définitivement déplacé. Ce n’était plus tout à fait la même radio. Ce n’était pas nécessairement RFI dans son ensemble qui avait perdu son attrait, mais cette complicité particulière avec une antenne, une tranche horaire, une voix devenue familière.
C’est ainsi que l’auditeur, lui aussi, finit par partir.
Mais les voix, elles, ne disparaissent jamais complètement. Elles demeurent dans les souvenirs, dans les archives, dans les phrases que l’on retient, dans les réflexions qu’elles ont suscitées et dans les vocations qu’elles ont peut-être fait naître.
Mévégué, Claudy, Foka : trois noms, trois empreintes, une mémoire.
L’Afrique ne devrait pas seulement se souvenir d’eux comme de journalistes ayant travaillé à RFI. Elle devrait se souvenir d’hommes qui, chacun à sa manière, ont contribué à donner de la visibilité à une Afrique plurielle, créative, exigeante et en quête de sa propre narration.
Car raconter l’Afrique n’est jamais un acte neutre. C’est choisir ce que l’on montre, c’est décider quels visages méritent d’être entendus. C’est faire remonter à la surface des histoires que le bruit du monde pourrait engloutir.
Et c’est précisément pour cela que ces trois hommes méritent la mémoire.
Certains continuent leur combat ailleurs. D’autres nous regardent désormais depuis l’éternité. Mais leur œuvre demeure.
L’Afrique a besoin de se souvenir de ses voix. Parce qu’un continent qui oublie ceux qui ont contribué à raconter son histoire risque, un jour, de laisser d’autres écrire cette histoire à sa place.
Mévégué, Claudy, Foka : trois voix qui furent différentes, mais dont les échos se rejoignent encore dans une même exigence : que l’Afrique soit racontée, entendue et, surtout, qu’elle n’oublie jamais de se raconter elle-même.
Coolbee Ouattara
POUVOIRS MAGAZINE

