Le 3 septembre dernier, dans la continuité du SILA 2026 (Salon international du livre d’Abidjan), la salle Bouaké du Sofitel Hôtel Ivoire a été le théâtre d’une belle confrontation intellectuelle autour de l’essai d’Ousmane Ndiaye, intitulé L’Afrique contre la démocratie : Mythes, déni et péril.
Journalistes, responsables politiques, diplomates, ministres, intellectuels, tous lecteurs plus ou moins assidus et concernés par le sujet, ont croisé leurs regards sur la démocratie africaine, ses héritages, ses désillusions et ses possibles.
Un sujet plus que jamais d’actualité ! Un sujet qui dépasse les appartenances politiques et qui touche à une bataille essentielle : qui raconte aujourd’hui l’Afrique ?
En cela, l’initiative du SILA, parrainée par S. E. M. Ally Coulibaly, prend tout son sens : convier autour de la même table une grande diversité d’acteurs — responsables de partis politiques, membres de la société civile, étudiants ou encore simples passionnés de lecture.
Après le mot de bienvenue du commissaire général du SILA, l’Honorable Anges Félix Ndakpri, S. E. M. Ally Coulibaly, Grand Chancelier de l’Ordre national et parrain de la cérémonie, résumera les enjeux, dans un discours, comme à son habitude, d’une tonalité majestueuse, avec cette tirade : « La démocratie est un voyage et non une destination. »
Apportant ainsi, dès l’entame de la cérémonie, une dimension particulière à cette « confrontation d’idées » : celle d’un regard attaché à la rigueur intellectuelle et à la responsabilité du débat public.
Son interpellation est presque une invitation à aller plus loin : pourquoi répondre avec autant de mesure à certaines impostures intellectuelles qui, elles, ne s’embarrassent guère de nuances ? s’interrogera-t-il dans son adresse.
Au cœur de l’agora : repenser la démocratie
Au centre de cette agora : Ousmane Ndiaye, journaliste, essayiste et observateur attentif des mutations politiques du continent, venu discuter de son livre, dans lequel il refuse de donner à l’Afrique un mode d’emploi démocratique.
L’auteur ne vient pas expliquer aux Africains comment être des démocrates. Il les invite plutôt à se demander ce qu’ils entendent par le mot « démocratie ».
« Je ne crois pas à la théorie du modèle », dit-il.
Une phrase qui résume une grande partie de sa démarche. À ses yeux, chercher la démocratie parfaite ou le régime idéal conduit à une impasse. L’histoire du continent, comme celle du monde, démontre qu’il n’existe pas une seule trajectoire démocratique.
La démocratie est celle qui se construit dans la durée : par l’éducation, la citoyenneté, l’appropriation des textes, la capacité à demander des comptes aux gouvernants et la participation des citoyens à la vie publique.
Cependant, l’auteur plaide pour une « démocratie par le bas », plutôt que pour une démocratie fabriquée uniquement par les constitutions, les institutions et les échéances électorales.
Une manière de rappeler que l’Afrique n’a pas commencé à penser la liberté avec l’arrivée du colonisateur.
« Avant la colonisation, écrit l’auteur, le continent connaissait déjà une pluralité de formes politiques ; certaines autoritaires, d’autres davantage fondées sur la consultation, la délibération ou la participation communautaire. »
Pour l’ex-rédacteur en chef de TV5 Afrique Monde, l’un des grands méfaits de la colonisation fut précisément d’avoir uniformisé des réalités politiques africaines pourtant diverses.
Le livre d’Ousmane Ndiaye rappelle ainsi une évidence devenue rare : « Penser demande du temps, lire, vérifier, comparer, douter, revenir aux faits, puis seulement conclure. »
Bol de riz contre droits humains
Faisant partie des deux panélistes de cette édition de « Regards Croisés », la journaliste et rédactrice en chef de SILAMAG, Dominique Mobioh Ezoua, a abordé la question du rôle des influenceurs et des nouveaux discours panafricanistes dont parle l’auteur dans son livre.
L’interrogation de Dominique Mobioh Ezoua est redoutablement contemporaine : comment déconstruire les discours qui, amplifiés par les réseaux sociaux, présentent systématiquement l’Occident comme l’unique responsable des difficultés africaines ?
La question touche à l’une des grandes fractures intellectuelles du continent. Car, si certaines critiques de l’Occident sont historiquement fondées, elles peuvent aussi être récupérées par des discours qui transforment une colère légitime en explication universelle.
Ousmane Ndiaye parle alors de ces « néo-panafricanismes » qui auraient réussi à occuper les angles morts du débat public.
Le problème n’est pas seulement de savoir si la démocratie est occidentale ou africaine. Il s’agit plutôt de savoir ce que les Africains font concrètement de leurs libertés, de leurs institutions et de leur citoyenneté.
« Ceux qui réclamaient hier la limitation des mandats, l’alternance et davantage de libertés changent parfois de discours une fois arrivés au pouvoir », lance-t-il.
Par ailleurs, c’est l’une des contradictions que l’auteur veut mettre à nu : « La démocratie ne peut appartenir ni aux gouvernants, ni aux opposants, ni aux intellectuels. Elle appartient d’abord aux citoyens. »
Développement ou libertés : faut-il choisir ?
Tout au long de son ouvrage, Ousmane Ndiaye nous invite à résister à une lecture simpliste. Et plus encore, à nous poser la question suivante : faut-il choisir entre le développement et les libertés ?
L’auteur refuse cette alternative.
Il rappelle que l’on ne devrait jamais demander aux peuples africains de choisir entre un bol de riz et leurs droits.
La formule frappe. Parce qu’elle résume un vieux dilemme que certains discours contemporains tentent de réinstaller : pour se développer, l’Afrique devrait accepter de mettre la démocratie entre parenthèses.
Dans la salle, de nombreuses autres voix ont prolongé le débat. Et c’est sans doute ce qui l’a rendu si passionnant !
Cette extraordinaire joute oratoire et intellectuelle a montré que les citoyens de ce pays ont besoin de parler, de confronter leurs idées et leurs visions.
Car c’était comme si l’Afrique en miniature était présente dans la salle, dans la diversité des voix, des parcours et des sensibilités.
Roukiatou Hampâté Bâ, directrice de la Fondation Amadou Hampâté Bâ, affirme qu’« il faut multiplier des initiatives de ce genre pour ouvrir les débats, sur la démocratie comme sur d’autres sujets à fort impact dans nos sociétés ».
Michel Gbagbo, enseignant-chercheur, également présent, ne dit pas le contraire.
Ce soir-là, dans la salle Bouaké du Sofitel Hôtel Ivoire, personne n’a eu de réponse définitive face à la notion de démocratie. Mais, parmi les 400 invités présents, tous avaient manifestement une question à poser. Et presque personne ne voulait que le débat s’arrête !
Cette édition de « Regards Croisés » du SILA fut l’espace idéal où la contradiction est devenue une richesse.
Parce qu’au fond, lorsque l’Afrique accepte de se regarder dans le miroir, ce n’est pas nécessairement pour y chercher une image parfaite d’elle-même. C’est peut-être d’abord pour avoir le courage de regarder ses propres contradictions, de les nommer et, surtout, d’en débattre.
CoolBee Ouattara
POUVOIRS MAGAZINE

