ABDAL’ART OU LA VOLONTE D’ANESTHESIER LA MORT

1 heure

Hier, à 16 heures, l’Institut français de Côte d’Ivoire a accueilli un échange autour du Temps d’un café, d’Abdala.

À l’initiative et sous l’animation de Koffi Koffi qui la préfère décontractée et bonne enfant, la rencontre a réuni le préfacier Tiburce Koffi. Awaba en fin de cérémonie, Cédric Marshall et plusieurs amoureux du livre. Au centre des discussions, un reproche à saveur de chahut insistait: pourquoi Abdala semble-t-il condamner ses personnages féminins à mourir dans son récit ?

La question mérite mieux qu’un verdict. Elle engage la structure, le regard narratif et l’économie affective du roman.

Mais dans Le temps d’un café, la mort n’est pas seulement un dénouement ; elle constitue dès l’ouverture l’horizon du récit. Le narrateur annonce sa fin, puis relit ses amours, ses trahisons et ses égarements comme on inventorie un héritage.

Les femmes y deviennent tour à tour amantes, refuges, blessures, absentes. Leur disparition nourrit une méditation sur la perte. Mais cette puissance a son revers : à force de faire mourir les femmes, le roman risque de les réduire…

Sorti des fabriques des Editions Eburnie, Le temps d’un café est un roman ambitieux, traversé de fulgurances. Ses excès même ouvrent des questions essentielles.

Dès l’incipit, Mafa annonce sa mort prochaine. Un peu comme dans Raison d’Etat (L’encre Bleue), André Silver Konan avait dit: « Je suis décédé aujourd’hui. Je savais que cela finirait par arriver. Je m’y étais presque résigné. »

Ce procédé d’entame chez Abdala présente l’avantage d’installer le récit sous la menace d’une disparition imminente. Pourtant, ce mourant ne se contente pas d’attendre son dernier souffle. Il entreprend de revisiter ses amours, ses fautes, ses blessures et ses croyances.

La mort n’est plus dénouement. Elle est chambre d’écho. Chaque souvenir y revient réclamer sa place dans l’existence perdue. Le cancer, la guerre, la séparation amoureuse et le deuil composent ainsi les différentes facettes d’une même inquiétude. Il s’agit de comment habiter le temps lorsqu’on sait qu’il nous échappe ?

Un roman construit comme une conscience en désordre

L’originalité du livre tient à sa construction, qui juxtapose les temporalités avant de plier et soumettre la chronologie aux mouvements de la mémoire. Le lecteur ne reçoit pas une existence soigneusement ordonnée. Il doit recomposer les morceaux d’une conscience qui se raconte autant qu’elle se dissimule.

Le récit enchâsse les confidences de Mafa, les dialogues avec Ahisha et les épisodes antérieurs de sa vie sentimentale. Cette architecture en fragments produit une dynamique singulière. Le présent du café ouvre continuellement sur des passés inachevés.

Cependant, la fragmentation ne garantit pas toujours la tension narrative. Certaines séquences reprennent longuement des sentiments déjà formulés, et la répétition finit parfois par émousser l’émotion qu’elle entend intensifier.

Il y a là une difficulté de composition : Abdala possède l’art de relancer le récit, mais résiste difficilement à la tentation d’expliquer ce que ses scènes ont déjà rendu perceptible.

Une langue qui veut tout embrasser

La langue constitue incontestablement l’un des attraits majeurs du roman. Abdala affectionne les métaphores filées, les antithèses, les personnifications, les accumulations et les images qui transforment les émotions en paysages intérieurs.

Le café devient une expérience sensorielle, la mémoire une matière à déchiffrer, l’amour un territoire à conquérir et le temps un adversaire dont l’écriture tente de suspendre la marche. Pas étonnant que l’auteur convoque le 6e quatrain du poème Le Lac de Lamartine « O temps suspend ton vol… »

Cette profusion révèle une imagination verbale généreuse, capable de faire dialoguer le corps, les idées et les sensations.

Mais l’abondance n’est pas toujours synonyme de justesse. À certains endroits, les images se succèdent avec une telle insistance qu’elles finissent par se concurrencer. Chacune réclamant l’attention que la précédente vient à peine d’obtenir.

Le texte aurait parfois gagné à laisser une phrase simple accomplir seule son travail. La sobriété n’est pas l’ennemie de la poésie ; elle en constitue souvent la plus difficile conquête.

Cette réserve ne diminue pas l’ambition de l’écrivain. Elle permet plutôt de distinguer, dans une prose volontiers flamboyante, les passages où la beauté naît d’une nécessité intérieure de ceux où l’ornement semble devenir sa propre justification.

Mafa, entre lucidité et aveuglement

Mafa est l’un des intérêts les plus féconds du roman. Précisément parce qu’il ne se réduit pas à la figure édifiante d’un homme confronté à sa fin. Il est tendre et orgueilleux, lucide et aveugle. Capable de méditer sur la liberté tout en cédant à ses propres obsessions.

Sa confession révèle progressivement les contradictions d’un homme qui célèbre l’amour. Mais peine à distinguer l’attachement de la possession. Il condamne la contrainte sentimentale. Puis envisage des pratiques mystiques destinées à infléchir la volonté d’Ahisha.

Cette contradiction mérite davantage qu’un simple constat psychologique. Elle met à nu la distance séparant les principes professés par un individu des désirs qui gouvernent effectivement ses actes.

La narration devient alors un espace de dévoilement involontaire. Mafa veut maîtriser le sens de sa vie en la racontant. Pourtant, ses propres paroles révèlent parfois ce qu’il préférerait ne pas reconnaître.

Le grand paradoxe des femmes

C’est ici que le débat tenu à l’Institut français trouve sa question la plus incisive. Le reproche adressé à Abdala, accusé de faire disparaître ses personnages féminins, oblige à examiner la place que ces femmes occupent réellement dans l’économie du récit.

Laurence, Ahisha, Lydie et les autres ne constituent pas une simple galerie sentimentale. Elles incarnent les différentes expériences de l’amour, de la trahison, du désir, de la perte et de la reconstruction qui façonnent l’existence de Mafa.

Pourtant, leur importance demeure souvent rapportée à l’effet qu’elles produisent sur lui. Elles le blessent, le relèvent, l’illuminent ou le plongent dans la désolation. Leur intériorité apparaît fréquemment filtrée par les besoins affectifs du narrateur.

Le problème n’est donc pas seulement celui de leur mort. Il concerne aussi leur autonomie. Alors question. Ces femmes existent-elles pour elles-mêmes? Leur destin sert-il principalement à approfondir la conscience masculine ?

Il faut ici distinguer la représentation littéraire d’un comportement et l’approbation de celui-ci par l’auteur. Mafa n’est pas Abdala, et les contradictions du premier ne sauraient être automatiquement imputées au second.

Mais cette distinction ne dispense pas le critique d’interroger les effets produits par le texte. Lorsque les femmes deviennent les instruments privilégiés de la souffrance, de la rédemption ou de la mémoire du héros, leur disparition risque de reconduire une ancienne hiérarchie narrative.

L’enjeu est d’autant plus important que le roman accorde aux femmes une puissance affective considérable. Tout en leur laissant parfois moins d’espace pour définir leurs propres aspirations. La beauté de leur représentation ne suffit pas toujours à garantir la profondeur de leur existence romanesque.

La question posée lors de la rencontre est donc légitime. A condition de ne pas se transformer en condamnation sommaire. Elle invite plutôt à demander quelle liberté le récit accorde à celles dont il fait les grandes dispensatrices du bonheur et les grandes victimes du malheur.

L’érotisme, le désir et leurs ambiguïtés

L’amour, chez Abdala, auteur humble réceptif et doté d’une haute capacité d’écoute ne se limite jamais à une abstraction sentimentale. Il engage les corps, les plaisirs, les jalousies, les frustrations et les arrangements parfois inconfortables de la morale.

Les épisodes érotiques participent pleinement à cette vision charnelle de l’existence. Ils inscrivent le désir dans une expérience humaine qui ne sépare pas artificiellement la pensée du corps.

Toutefois, la multiplication des conquêtes et l’insistance sur la puissance de séduction de Mafa tendent parfois à ramener les femmes à leur fonction dans l’économie de son désir. Le roman gagne en franchise ce qu’il ne transforme pas toujours en véritable complexité psychologique.

Cette tension est intéressante. Mafa prétend chercher l’amour, mais confesse aussi avoir longtemps recherché, dans la succession des relations, un remède à son propre vide. Le sentiment amoureux apparaît alors moins comme une évidence que comme une quête de soi, parfois aux dépens d’autrui.

La guerre, l’Afrique et la responsabilité humaine

L’ambition du livre dépasse largement les péripéties sentimentales. À travers les souvenirs militaires de Mafa, Abdala introduit une réflexion sur la violence. Egalement sur la culpabilité, les traumatismes et la fragilité des constructions humaines.

La guerre y apparaît comme une expérience qui survit à ses combats. Les corps peuvent quitter les champs de bataille. Les consciences, elles, demeurent habitées par les blessures, les morts et les actes irréparables.

À cette mémoire douloureuse répond un désir politique. Celui d’un continent délivré des coups d’État, de la violence et des rapports de dépendance qui compromettent sa souveraineté. Les références à Lumumba et à Sankara inscrivent ainsi le récit dans une histoire africaine qui cherche encore ses promesses inaccomplies.

Cette ouverture donne au roman une portée collective, surtout qu’exhale aussi le parfum des textes du XVIIe siècle: Racine Corneille. Elle rappelle que les drames intimes ne se déroulent jamais tout à fait en dehors des violences historiques et des imaginaires politiques.

Le café, l’art et la résistance au temps

Le café constitue bien davantage qu’un accessoire de décor. Sa chaleur, son parfum et sa lente dégustation opposent au temps médical, compté en heures restantes, une temporalité sensible faite d’attention et de présence.

Le jazz de Miles Davis, les tableaux qui habitent l’appartement d’Ahisha et les références philosophiques élargissent cette expérience. La littérature se trouve placée au voisinage de la peinture, de la musique et de la pensée. Dans un dialogue entre les arts qui reflète la curiosité intellectuelle de l’auteur. Avec et grâce à ce matériau, l’auteur convainc les hommes du milieu, ses confrères, les artistes, les intellectuels mais il court le risque de recaler ou repousse les lecteurs moyens. Les paresseux et ceux qui entretiennent des rapports difficulteux avec le livre la lecture.

Les références à Nietzsche, Hegel et aux autres figures de la culture ne sont pas de simples ornements savants. Elles participent à la tentative de comprendre la mort, l’oubli, la création et les conditions d’une existence véritablement vécue.

Toutefois, la densité référentielle du roman appelle une exigence. Les œuvres convoquées doivent éclairer l’expérience racontée, et non seulement témoigner de l’étendue des lectures de celui qui écrit.

L’ambition est forte, et les meilleurs passages lui donnent raison. Le livre suggère que la création ne supprime pas la finitude. Elle offre une forme à ce qui, sans elle, risquerait de disparaître sans laisser de traces.

La magie et les limites de la volonté

Les épisodes consacrés aux cauris, aux rituels et aux pratiques mystiques introduisent une autre dimension de l’imaginaire. Face à l’incertitude sentimentale, Mafa cherche dans les savoirs hérités une possibilité d’agir sur ce qui lui échappe.

Cette séquence prolonge un conflit déjà présent dans sa relation avec Ahisha. L’écart entre le désir de posséder et la nécessité de reconnaître la liberté de l’autre.

L’idée essentielle apparaît lorsque le narrateur comprend que l’amour ne peut être véritablement obtenu par la contrainte. La magie devient alors moins un simple élément pittoresque qu’une expression de son désir désespéré de reprendre le contrôle.

 La volonté d’Abdala est claire: faire dialoguer plusieurs systèmes de compréhension du monde.

Un roman qui mérite la contradiction

La rencontre animée par Koffi Koffi a ainsi permis de déplacer la conversation de l’admiration vers l’examen. Le préfacier hyper protecteur de son poulain et les autres amoureux du livre présents ont été associés à un échange dont le reproche concernant le sort des personnages féminins constitue un véritable point de discussion.

Il serait dommage de réduire Le temps d’un café à cette seule question. Le roman propose une réflexion sur la finitude, une exploration des contradictions amoureuses, une méditation sur la guerre et une défense de la création comme trace laissée dans le monde.

Il serait tout aussi regrettable de considérer ses ambitions comme une dispense de critique. La profusion verbale, les développements répétitifs, la tendance à commenter les émotions et la place parfois instrumentale des femmes constituent des limites qu’il faut pouvoir nommer.

La littérature n’a pas besoin d’être irréprochable pour être importante. Elle a besoin de produire des formes, des tensions et des interrogations qui survivent à la lecture et continuent de travailler les consciences.

C’est précisément ce que permet, malgré ses inégalités, le roman d’Abdala. Il offre assez de matière, de contradictions et d’ambition pour que la discussion ne s’arrête ni aux louanges ni aux réserves.

Au fond, Le temps d’un café pose une question que sa propre écriture ne peut résoudre seule : que reste-t-il d’une existence lorsque le corps disparaît, que l’amour se défait et que la mémoire devient le dernier refuge ?

Peut-être reste-t-il un livre, avec ses beautés, ses angles morts et ses promesses. Et peut-être la véritable immortalité littéraire commence-t-elle là. Non lorsque toute contestation s’éteint, mais lorsque l’œuvre demeure assez vivante pour lui survivre.

« Je veux qu’on n’ait plus peur de la mort » avance l’auteur.

ALEX KIPRE

POUVOIRS MAGAZINE

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