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Septembre 2026. Le Congrès de la Sorbonne, 70 ans après…

En septembre 1956, à Paris, une soixantaine d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes noirs venus d’Afrique, des Caraïbes, des Amériques et de Madagascar se retrouvaient à la Sorbonne pour penser leur histoire, leur culture et leur avenir.

Soixante-dix ans plus tard, leurs résolutions résonnent encore.

Septembre 1956 est une date qui appartient à l’Histoire comme bien d’autres. Sa particularité est qu’elle continue de travailler le présent.

Du 19 au 22 septembre 1956, dans l’amphithéâtre Descartes de la Sorbonne, à Paris, se tient le premier Congrès international des écrivains et artistes noirs. L’initiative revient à l’intellectuel sénégalais Alioune Diop, fondateur de la revue et maison d’édition Présence Africaine. Une soixantaine de délégués venus d’Afrique, des Caraïbes, des États-Unis, de Madagascar et d’autres territoires du monde noir se retrouvent pour une rencontre exceptionnelle.

L’événement intervient dans un contexte particulièrement tendu. L’Afrique est encore largement sous domination coloniale. Les États-Unis vivent sous le régime de la ségrégation raciale. Dans les Caraïbes, la question de l’identité et de l’héritage de l’esclavage demeure centrale.

Quelques mois seulement après la conférence de Bandung de 1955, qui avait réuni les pays d’Asie et d’Afrique autour de la question de leur émancipation, les intellectuels noirs veulent, eux aussi, faire entendre une voix collective.

Le « Bandung culturel » est né.

À la Sorbonne, les noms sont prestigieux : Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Frantz Fanon, Cheikh Anta Diop, Amadou Hampâté Bâ, Richard Wright, Jean Price-Mars, Jacques Rabemananjara, Édouard Glissant, entre autres.

La présence de Bernard Dadié, représentant de la Côte d’Ivoire, rappelle également que l’Afrique francophone est pleinement engagée dans cette réflexion.

Les débats ne sont cependant ni uniformes ni consensuels. La question de savoir ce qu’est une « culture noire » donne lieu à des discussions parfois vives. Senghor insiste sur l’existence d’une civilisation négro-africaine et sur la nécessité d’en réhabiliter les valeurs. Richard Wright défend une approche davantage attentive à la diversité des expériences historiques des populations noires. Les interventions de Fanon et de Césaire replacent, quant à elles, la culture dans le contexte du racisme et de la domination coloniale.

C’est précisément cette diversité qui fait la richesse du Congrès. Il ne s’agit pas de fabriquer une pensée unique, mais de permettre à des hommes et des femmes issus de trajectoires différentes de réfléchir à ce qui les rapproche : l’histoire de l’esclavage, la domination coloniale, le racisme, la dépossession culturelle et la nécessité de reconquérir le droit de raconter eux-mêmes leur histoire.

L’INA conserve d’ailleurs des enregistrements de plusieurs séances. On y retrouve les interventions d’Alioune Diop, de Senghor, d’Hampâté Bâ, de Fanon, de Césaire, de Paul Hazoumé et de plusieurs autres participants.

Pourquoi ce Congrès ?

La question fondamentale est simple : comment un peuple peut-il être pleinement libre s’il ne connaît pas son histoire et s’il ne peut définir lui-même sa culture ?

Les congressistes partent d’un constat : les cultures noires ont été méconnues, dévalorisées et parfois détruites. Il faut donc entreprendre un travail de connaissance, de sauvegarde et de réhabilitation.

La résolution finale appelle ainsi à redécouvrir la vérité historique et à revaloriser les cultures noires. Elle invite écrivains, artistes, journalistes, chercheurs, théologiens et intellectuels à contribuer à cette entreprise.

Elle affirme également que l’épanouissement culturel ne peut être dissocié de la fin du colonialisme, du racisme et de l’exploitation des peuples.

Le texte va plus loin. Les congressistes considèrent que chaque peuple doit pouvoir connaître les valeurs de sa propre culture — son histoire, sa langue, sa littérature, son art — et bénéficier d’une instruction et d’une éducation prenant en compte cette culture.

Autrement dit, le Congrès de 1956 ne réclame pas seulement la reconnaissance de la littérature ou de l’art africains. Il pose une question beaucoup plus profonde : qui contrôle la mémoire d’un peuple contrôle, en partie, la représentation que ce peuple se fait de lui-même.

La résolution finale est souvent présentée comme un manifeste.

Il est toutefois plus juste de parler d’un texte politique et culturel, au sens large, qui établit plusieurs principes :

  • Premier axe : réhabiliter les cultures noires.

  • Deuxième axe : faire connaître leur histoire et leurs valeurs.

  • Troisième axe : permettre aux peuples de recevoir une éducation en relation avec leur propre culture.

  • Quatrième axe : combattre le racisme et le colonialisme, considérés comme des obstacles au plein développement culturel.

  • Cinquième axe : mobiliser les intellectuels noirs, mais aussi tous les hommes attachés à la justice, pour défendre les droits humains et favoriser la renaissance culturelle.

Enfin, les congressistes proclament leur fraternité avec les autres peuples et affirment que la reconnaissance de la culture noire ne doit pas conduire à l’isolement, mais à une participation pleine et entière à l’universel.

C’est là l’une des idées les plus importantes du Congrès : réclamer l’égalité sans renoncer à la singularité.

Où en sommes-nous, après 1956 ?

C’est ici que commence la partie la plus intéressante de l’histoire.

Les résolutions de la Sorbonne n’ont évidemment pas été appliquées comme un programme gouvernemental unique. Elles étaient des orientations portées par des intellectuels dans un monde encore largement colonial. Leur réalisation dépendait donc des transformations politiques qui allaient suivre.

Or ces transformations furent considérables.

Entre 1957 et 1960, plusieurs États africains accèdent à l’indépendance;

la Guinée en 1958, puis une grande partie de l’Afrique subsaharienne en 1960.

La décolonisation politique transforme profondément le cadre dans lequel les intellectuels de 1956 avaient formulé leurs exigences.

Cependant, une indépendance politique ne signifie pas automatiquement une décolonisation culturelle.

C’est précisément ce que le deuxième Congrès international des écrivains et artistes noirs, organisé à Rome en 1959, va davantage mettre en évidence. Cette fois, les débats s’orientent vers des propositions beaucoup plus concrètes : politique culturelle, éducation, enseignement des langues africaines, bibliothèques, écoles de théâtre, formation de cinéastes, recherche sur les arts africains et production de films consacrés à l’histoire et aux luttes du continent.

Le passage de Paris à Rome montre donc une évolution : en 1956, il fallait d’abord réhabiliter ; en 1959, il fallait commencer à construire.

Soixante-dix ans après, quel bilan ?

Le bilan est nécessairement contrasté.

Sur le plan politique, l’une des grandes aspirations du Congrès — la disparition du système colonial — s’est largement concrétisée avec les indépendances africaines.

Mais les congressistes associaient cette libération politique à une transformation culturelle et intellectuelle beaucoup plus vaste.

C’est sur ce terrain que le chantier reste ouvert.

L’histoire africaine est aujourd’hui davantage enseignée et étudiée par des chercheurs africains. Des universités, maisons d’édition, centres culturels, musées et institutions nationales ont contribué à produire et à diffuser des savoirs sur les sociétés africaines. Des œuvres littéraires africaines sont devenues des références internationales. Présence Africaine, elle-même, a poursuivi son activité éditoriale et intellectuelle pendant des décennies.

Sans faire la fine bouche, certaines des préoccupations de 1956 demeurent étonnamment contemporaines : la place des langues africaines dans l’enseignement, la transmission des patrimoines, la connaissance de l’histoire africaine, la représentation des cultures africaines dans les industries culturelles, ou encore la restitution et la circulation des œuvres d’art africaines.

Autrement dit, les résolutions n’ont pas disparu. Elles ont changé de terrain.

Le colonialisme institutionnel a reculé.

La question de la décolonisation des savoirs, elle, demeure.

Une résolution en particulier conserve une résonance singulière : rendre aux peuples leur propre récit.

C’est probablement l’un des héritages les plus visibles du Congrès. En 1956, des intellectuels noirs affirment qu’ils doivent pouvoir raconter eux-mêmes leur histoire.

Cette idée a profondément marqué les décennies suivantes : développement des littératures africaines, affirmation des historiens africains, création de maisons d’édition, développement du cinéma africain, valorisation des traditions orales, recherche sur les langues et les arts du continent.

Le mouvement n’a évidemment pas été linéaire.

Les États indépendants ont eux-mêmes connu des difficultés politiques, économiques et institutionnelles. Les cultures nationales ont parfois été prises dans les logiques de construction des États, tandis que les langues européennes ont conservé une place majeure dans l’administration, l’enseignement supérieur et la production intellectuelle.

Le rêve de 1956 n’est donc ni totalement réalisé ni totalement abandonné.

Il est devenu un chantier permanent.

La Sorbonne, 70 ans après

Soixante-dix ans après le Congrès, la Sorbonne revient précisément sur cet héritage.

En 2026, l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne organise une exposition consacrée à la mémoire et aux résonances contemporaines du Congrès, accompagnée d’un colloque. L’objectif n’est pas seulement de commémorer l’événement, mais d’interroger ce que ses questionnements sont devenus.

Les interrogations ont changé de forme : égalité entre les femmes et les hommes, justice environnementale, droits des minorités, nouvelles formes de domination, représentation des voix minoritaires et multiplicité des identités.

Mais une question demeure intacte : comment une culture peut-elle participer à l’universel sans être sommée de renoncer à ce qui fait sa singularité ?

C’est peut-être là que réside l’actualité véritable du Congrès de 1956.

En septembre 1956, Alioune Diop et ses compagnons ne disposaient ni des réseaux sociaux, ni des chaînes internationales d’information, ni des plateformes numériques qui permettent aujourd’hui à une idée de circuler en quelques secondes.

Ils disposaient de livres, de revues, de conférences, de leur intelligence et de leur conviction.

Ils ont pourtant réussi à transformer Paris en tribune mondiale de la pensée noire.

Soixante-dix ans plus tard, leur message invite moins à célébrer une victoire qu’à mesurer le chemin parcouru et celui qui reste à parcourir.

Les indépendances ont réalisé une partie de leur horizon. Des institutions culturelles ont été créées. Des générations d’écrivains, d’artistes et de chercheurs ont pris la parole.

Mais la question de la connaissance de soi, de la transmission des langues, de la maîtrise des récits historiques et de la valorisation des patrimoines reste posée.

Le Congrès de 1956 n’avait donc pas seulement demandé aux peuples noirs d’être libres.

Il leur avait demandé de se connaître, de se raconter, de préserver leurs héritages et de prendre part à l’universel en tant que sujets de leur propre histoire.

C’est sans doute pourquoi, en 2026, soixante-dix ans après la Sorbonne, ses résolutions n’appartiennent toujours pas entièrement au passé.

CoolBee Ouattara

source: TV5 monde

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