Grah Mel: « Bédié est l’une des plus belles âmes que la Côte d’Ivoire ait portées »

4 mois

Avec Esquisse sur un homme au verbe rare, les Éditions Eburnie et leur directrice générale, Amoikon, signent un ouvrage magistral consacré à Henri Konan Bédié.

Entre archives, patience, silences, fidélité et nuance, Grah Mel livre un portrait d’une profondeur rare, digne des grandes traditions biographiques africaines.

On le savait déjà : Grah Mel, biographe exigeant et scrupuleux, est un adepte des parcours qui façonnent l’histoire. Marcel Treich-Laplène, Alioune Diop, le cardinal Yago, Félix Houphouët-Boigny… autant de figures dont il a sondé l’âme et décrypté l’héritage. Avec Henri Konan Bédié, il s’attaque cette fois à une silhouette politique aussi majestueuse que controversée. Et dont la parole rare a longtemps dérouté autant qu’elle a fasciné.

Ce nouvel ouvrage, publié aux Éditions Eburnie, s’inscrit pleinement dans la vocation de cette maison exemplaire : préserver et transmettre les fragments essentiels du patrimoine politique et culturel ivoirien. Sa directrice générale, Madame Amoikon, y met une rigueur et un raffinement qui force l’admiration. À travers ce livre à la facture élégante, presque luxueuse, elle confirme une expertise incontestable dans l’art du beau livre. Un genre qu’elle façonne désormais avec une précision d’orfèvre.

Le défi d’un homme silencieux

Or, écrire sur Bédié n’a rien d’évident. Sa présence au sommet de l’État s’est déroulée dans un climat de secousses et de contradictions :
– la succession douloureuse d’Houphouët-Boigny ;
– les déchirements autour du concept d’ivoirité ;
– les tentatives de redressement économique ;
– le coup d’État de décembre 1999, qui l’évince brutalement du pouvoir.

Tout cela méritait un travail patient, une excavation du non-dit, une exploration minutieuse de ce que le personnage cachait, refoulait ou acceptait mal de livrer. Car Bédié fut un homme de retenue, souvent incompris, parfois mal aimé, et pourtant pourvu d’une âme lumineuse que peu surent vraiment capter.

Le biographe dut multiplier les voyages à Daoukro, aidé par sa sœur proche de l’ancien président, et avancer dans un jeu de patience où l’attente faisait partie du processus. Ironie du destin, c’est par un ami commun qu’il apprit un jour cette phrase surprenante, presque sibylline :
« Grah Mel écrira son livre. »
Un aveu implicite de confiance, mais aussi la reconnaissance d’une ténacité déjà éprouvée par des décennies de travail.

Un biographe forgé par les maîtres

N’oublions pas que Grah Mel a vécu les épines du métier. Houphouët-Boigny, il ne lui a jamais lui serrer la main. Et pourtant, il accoucha de trois volumes monumentaux sur le « Sage de Yamoussoukro », résultat d’un investissement colossal avoisinant 173 millions de francs, où il analysa par exemple la dictée du Président, son enfance, ses études, et ses débuts dans la diplomatie.

Il fallait donc bien cela pour affronter Bédié, l’homme aux silences lourds et aux mots comptés.

Grah Mel nous fait aimer un défaut de Bédié: se taire. Parler peu

Avec l’auteur et son sujet le silence constitue une ressource rare, car il permet d’apaiser les tensions, de décanter les passions et d’éviter les réactions impulsives. Lorsqu’un responsable comme Bédié choisit de se taire, il laisse la place à la réflexion collective et favorise l’écoute mutuelle. Le silence Béédien crée aussi un espace neutre où peuvent naître des compromis durables. Ainsi, loin d’être une faiblesse, le silence devient souvent une condition essentielle pour préserver la paix au cœur des relations humaines.

Un livre ciselé, pensé, pensé encore

Or, le livre réalisé avec Eburnie porte la marque de ce double mariage :
– la rigueur du biographe,
– le sens esthétique de l’éditrice.

Les choix graphiques sont audacieux :
l’absence volontaire de la marque de l’éditeur sur certaines pages d’iconographie, la numérotation discrète dans un emplacement inattendu, la fluidité de la mise en page… autant de décisions qui font de ce volume un objet rare, presque cérémoniel.

Sur 185 pages et 20 chapitres, Grah Mel explore les moments clés :
L’Appel de Daoukro, un tournant politique aux conséquences amères ;
Décembre 1999 : la perte du pouvoir ;
Bédié contre Yacé : je t’aime, moi non plus ;
Bédié contre Ouattara : l’adversité constitutionnaliste ;
L’ivoirité : une immense méprise ;
Je suis né un jour de pluie, qui éclaire la naissance du pseudonyme N’zuéba.

Le style est précis, équilibré, presque chirurgical. Grah Mel est professeur de poésie africaine : cela se sent. Chaque phrase porte une nuance, chaque mot s’habille d’une intention. Les lecteurs férus de stylistique y trouveront un festin discret, un plaisir d’esthète.

Les manques, les regrets, mais surtout l’essentiel

Doit-on regretter l’absence de paragraphes sur le soutien de Bédié à la culture? Musique, théâtre, peinture ?… Peut-être.
Doit-on déplorer que le biographe n’ait pas davantage défendu l’homme contre les caricatures qui l’ont suivi – notamment les attaques récurrentes sur sa prétendue convivialité alcoolisée ? Certainement.

Mais ces absences racontent aussi quelque chose :
Bédié fut avare en mots, avare en confidences.
Et l’on ne peut exiger d’un biographe ce que son sujet a choisi de taire.

Il reste cependant une vérité que l’ouvrage révèle malgré lui :
Grah Mel, après Houphouët-Boigny, est tombé amoureux d’une autre figure.
Non pas un amour naïf, mais cette fascination intellectuelle qui lie le biographe à celui qu’il poursuit, de documents en archives, de silences en révélations.

la biographie comme acte de foi

Ce livre n’est pas seulement un hommage.
C’est un acte de foi, une résistance au temps, une manière de dire que l’histoire ne peut s’écrire sans patience, sans nuance, sans amour de la vérité – même imparfaite.

Et c’est aussi, pour la Côte d’Ivoire, l’assurance qu’existe encore une génération capable de faire de la biographie un exercice noble, lent, et outrancièrement humain.

ALEX KIPRE

photo:dr

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