CHAMPIONNAT IVOIRIEN : IDRISS DIALLO OUVRE UN PROCES

1 mois

Le président de la FIF affirme que le championnat ivoirien n’a pas le niveau des grands championnats.

Cette phrase fait plus de dégâts que des défaites. Lorsqu’Idriss Diallo affirme que le championnat ivoirien n’a pas le niveau des grands championnats étrangers, il ne fait pas simplement une déclaration. Il pose un diagnostic.

Et, sur le diagnostic, difficile de lui donner entièrement tort. Le championnat ivoirien est loin des standards économiques, infrastructurels et sportifs des grands championnats.

Mais le président de la Fédération ivoirienne de football doit accepter une règle simple.

Celui qui dirige le football national ne peut pas seulement constater ses insuffisances. Il doit aussi expliquer comment il compte les corriger. Et c’est là que le véritable débat commence.

Le problème n’est pas seulement le niveau du championnat

On parle beaucoup de l’argent nécessaire à l’organisation du championnat. Des montants importants sont engagés pour permettre aux clubs de jouer chaque week-end. 130 millions selon Idriss Diallo. Mais une question mérite d’être posée :

combien coûte le fait de maintenir le système en vie, et combien investit on réellement pour transformer ce système ?

Car ce n’est pas la même chose. Faire jouer un championnat, c’est une chose. Construire des clubs capables de fonctionner durablement, c’en est une autre. On peut financer les déplacements, payer l’organisation, verser des subventions, multiplier les aides.

Mais si, au bout du compte, les clubs n’ont toujours pas de terrain, pas de centre de formation, pas de politique sportive, pas de ressources propres et pas de stratégie à long terme, alors on n’a pas réglé le problème.

On l’a simplement repoussé.

Des clubs qui vivent sous perfusion

Le football ivoirien doit avoir le courage de regarder cette réalité en face. Beaucoup de clubs dépendent fortement des ressources distribuées par la Fédération. Et lorsque la survie d’un club dépend d’une subvention, il ne faut pas s’étonner que le président du club regarde constamment du côté de la Fédération.

La question devient alors politique. Celui qui donne l’argent détient mécaniquement une partie du pouvoir. Et cela crée une dépendance qui n’est bonne ni pour les clubs, ni pour la Fédération, ni pour le football ivoirien.

Un club professionnel devrait progressivement pouvoir vivre de ses propres revenus.

Sponsors. Billetterie. Droits commerciaux. Merchandising. Partenariats. Formation. Transferts. Valorisation de joueurs.

Voilà le véritable chemin vers l’indépendance. Mais pas du tout la subvention éternelle.

Mais les présidents de clubs doivent également regarder leur propre bilan

Il serait trop facile de tout mettre sur le dos d’Idriss Diallo. Certains dirigeants de clubs doivent également rendre des comptes.

Que font-ils de leurs ressources ? Quelle est leur politique sportive, leur stratégie de formation ? Ont-ils un directeur sportif, une cellule de recrutement, un projet sur cinq ans, un budget réaliste, un terrain d’entraînement, des équipes de jeunes ?

Ou bien attendent-ils simplement la prochaine enveloppe pour boucler la prochaine saison ?

Il faut arrêter de confondre diriger un club et trouver chaque année les moyens de faire jouer une équipe.

Ce n’est pas la même chose. Un club est une institution. Une équipe est un effectif.

Et l’une des faiblesses du football ivoirien est précisément d’avoir trop souvent pensé à l’équipe avant de penser au club.

L’Africa Sports : un symbole qui devrait interpeller

Prenons un club historique comme l’Africa Sports. Comment un club de cette dimension peut-il construire durablement son indépendance lorsqu’il ne dispose pas des infrastructures nécessaires à son développement ?

Le problème n’est pas seulement celui de l’Africa. Il est révélateur.

Parce que sans terrain, sans infrastructure et sans outil de formation, le projet sportif dépend toujours de quelqu’un d’autre.

Et lorsque l’on dépend de quelqu’un d’autre pour travailler, on ne peut pas prétendre être complètement indépendant.

C’est une équation simple. Pas d’infrastructure, pas d’autonomie.

La vraie bataille est celle de la formation

Et c’est ici que le débat sur Idriss Diallo devient intéressant. Le président de la FIF n’est pas responsable de chaque joueur mal formé en Côte d’Ivoire. Il ne peut pas être tenu responsable de chaque erreur d’un éducateur. Il ne peut pas gérer les séances d’entraînement de tous les clubs.

La formation appartient d’abord aux clubs, aux académies et aux éducateurs.

Mais la Fédération a une responsabilité essentielle : organiser l’environnement dans lequel cette formation doit fonctionner.

Et sur ce terrain, il reste énormément à faire. Il n’y a pas que ça. Le Président de la Fif avoue qu’il ne sait pas comment on remplit un stade. Et s’en contente. Alors que c’est lui qui veut remplir les stades quand joue l’équipe nationale.

Combien de clubs forment réellement ?

La question est volontairement brutale. Combien de clubs ivoiriens possèdent aujourd’hui une véritable politique de formation ? Pas simplement quelques jeunes inscrits, ni une équipe constituée pour une compétition, ni des joueurs empruntés à une académie, mais une véritable politique. Avec un directeur de formation,  des éducateurs, des terrains, une méthodologie, un suivi scolaire, une progression par âge, une passerelle vers l’équipe première.

La réalité est que beaucoup de clubs ne disposent pas de cet outil.

Et certains vont chercher dans les quartiers les joueurs qu’ils n’ont pas formés. Ils récupèrent des jeunes ailleurs.

Ils les louent et assemblent, puis ils recommencent la saison suivante.

Ce n’est pas une politique de formation. C’est une politique de consommation de joueurs.

Tout le monde veut le joueur, personne ne veut payer sa formation

Voilà le paradoxe.

Lorsqu’un jeune explose, tout le monde veut le récupérer. Comme ca été pour Inao, Yann, Adingra..

Mais lorsqu’il faut financer sa formation pendant cinq ou six ans, les candidats sont beaucoup moins nombreux.

Le football ivoirien doit sortir de cette logique. Le joueur doit être considéré comme le résultat d’un investissement.

Un club qui forme crée un actif. Il produit son propre patrimoine sportif.

Il peut intégrer ses jeunes, les vendre, réinvestir une partie des revenus, construire, grandir.

Un club qui ne forme pas dépend du marché. Et celui qui dépend du marché finit toujours par payer le prix.

U13, U15, U16, U17, réserve : il faut enfin construire la pyramide

La solution n’est pas mystérieuse. Elle commence par une véritable pyramide de formation. U13, U15, U16, U17, Réserve.

Cinq catégories. Cinq étapes. Une progression.

Le U13 doit apprendre les fondamentaux, le U15 consolider les acquis, le U16 préparer le joueur à la compétition de haut niveau, le U17 devenir une véritable passerelle vers le football senior.

La réserve doit permettre au jeune de passer progressivement du football de formation au football professionnel.

Mais il y a une condition : ces équipes doivent jouer.

Une formation sans compétition est une formation incomplète

Un jeune peut s’entraîner trois fois par semaine. Il peut avoir un excellent éducateur, travailler techniquement.

Mais tant qu’il ne joue pas régulièrement, il lui manque quelque chose. Le match, la pression, le public, la peur de perdre, la nécessité de prendre une décision en une seconde, la gestion de l’erreur, la concurrence.

C’est dans le match que le joueur de quartier, le fils du voisin, le collègue de cour commune devient footballeur.

Voilà pourquoi les compétitions de jeunes ne doivent plus être considérées comme un luxe. Elles doivent devenir une priorité.

La FIF doit imposer un véritable calendrier des jeunes

Pourquoi ne pas construire un championnat national ou régional structuré pour ces catégories ?

Pourquoi les U13, U15, U16 et U17 ne pourraient-ils pas avoir leur propre calendrier ?

Il faut créer des compétitions régulières permettant de suivre les meilleurs talents ?

Pourquoi ne pas avoir des statistiques, des classements, des observateurs, des entraîneurs de sélection qui suivent les joueurs sur toute la saison ?

Pourquoi ne pas faire de ces compétitions le premier niveau de détection nationale ?

La Côte d’Ivoire ne manque pas de jeunes talents.

Elle manque d’un système suffisamment puissant pour tous les identifier.

Le problème des centres qui ne sont pas ceux des clubs

Il faut également mettre fin à une autre pratique. Certains clubs participent à des compétitions avec des joueurs issus de structures qui ne sont pas réellement leurs propres centres de formation.

Cela permet de répondre temporairement aux exigences.

Mais cela ne construit rien. Un club doit être capable de dire :

« Voici mes U13, U15, U16, U17, ma réserve. »

Et surtout : « Voici le parcours qui permet à mon meilleur U17 d’arriver en équipe première. » Sinon, où est la politique sportive ?

Le cas des académies montre pourtant que c’est possible

La Côte d’Ivoire possède une longue expérience en matière de formation. Les académies ont démontré que des joueurs pouvaient être détectés très jeunes, formés dans un environnement structuré puis rejoindre rapidement le haut niveau.

Le travail réalisé autour de Jean-Marc Guillou en est une illustration importante dans l’histoire récente du football ivoirien.

D’autres structures ont également montré qu’il était possible de repérer des joueurs loin du championnat professionnel traditionnel.

Alors, pourquoi ne pas généraliser ce qui fonctionne ? Pourquoi ne pas construire un système national qui permette à un enfant découvert à Aboisso, Korhogo, Bouaké, Abengourou ou dans un quartier d’Abidjan d’être suivi jusqu’au plus haut niveau ?

Voilà la véritable révolution à mener.

Le championnat n’est pas la seule porte de sortie

C’est également ce que montrent les parcours de certains jeunes. Un joueur peut émerger dans une division inférieure.

Il peut être détecté dans une académie, une compétition de jeunes et ensuite partir à l’étranger.

Le championnat de première division n’est donc pas nécessairement l’unique passage obligé vers l’Europe.

Cela ne signifie pas qu’il est inutile. Au contraire. Il doit être suffisamment fort pour devenir une véritable vitrine.

Mais il ne doit pas être le seul endroit où l’on cherche les talents. Le talent ivoirien est partout. Le système de détection doit l’être aussi.

Alors pourquoi le championnat reste-t-il faible ?

Parce que le problème est systémique. Des clubs fragiles, des infrastructures insuffisantes, des budgets dépendants, des centres de formation trop rares, des compétitions de jeunes insuffisantes.

Une économie du football encore faible. Des politiques sportives parfois inexistantes et une culture de la dépendance qui s’est installée.

Voilà le véritable diagnostic. Ce n’est pas simplement une question de niveau technique. C’est une question de modèle.

Et la Fédération dans tout cela ?

La FIF ne peut pas dire :« Les clubs sont responsables, débrouillez-vous. » Pas complètement.

Elle doit construire les conditions du changement, fixer le cahier des charges, contrôler, organiser, accompagner, sanctionner, créer les compétitions de jeunes, mettre en place des mécanismes de financement qui encouragent la formation.

La FIF doit imposer progressivement aux clubs professionnels d’avoir des structures de jeunes, rendre les aides conditionnelles à des résultats. Et ca je sais qu’elle a commencé à le faire.

Et surtout, elle doit sortir d’une logique où l’on verse de l’argent pour permettre aux clubs de simplement terminer la saison.

Fractionner les aides.

Une enveloppe importante donnée en une seule fois peut rapidement disparaître dans les charges courantes.

Pourquoi ne pas fractionner les financements ? Le Fif a commencé à le faire. Elle infantilise les clubs mais c’est ainsi.

Chaque tranche à des objectifs précis ? Formation. Salaires. Déplacements. Infrastructures. Administration.

Cela permettrait également de responsabiliser les dirigeants. L’argent public ou fédéral ne doit pas simplement être distribué. Il doit être suivi.

La transparence n’est pas une attaque contre les présidents

Des accusations circulent parfois sur des dépenses qui seraient artificiellement justifiées, sur des joueurs qui ne recevraient pas l’intégralité de ce qui leur serait officiellement attribué ou sur des arrangements supposés entre certains dirigeants.

Attention. Une accusation n’est pas une preuve. Mais le football ivoirien ne peut pas non plus se contenter de dire : « Ce ne sont que des rumeurs. » La solution est beaucoup plus simple.

Audit. Contrôle. Traçabilité. Comptabilité. Preuves de paiement. Contrats. Relevés.

Tout doit pouvoir être vérifié. Parce qu’un système transparent ne laisse pas beaucoup de place aux soupçons.

Et si la FIF disait : nous ne paierons plus ?

Imaginons. Demain, la Fédération décide de ne plus financer certains clubs.

Que se passe-t-il ? Le championnat continue-t-il ? Les joueurs sont-ils payés, les déplacements assurés, les entraîneurs rémunérés, les jeunes continuent-ils à jouer , les clubs peuvent-ils terminer la saison ?

Si la réponse est non pour une grande partie du plateau, alors il faut arrêter de parler uniquement du mauvais niveau du championnat. Le véritable problème est l’absence d’autonomie économique. Et cette autonomie ne se décrète pas. Elle se construit.

Ouegnin a peut-être compris une partie du problème

Certains dirigeants ont choisi de ne plus attendre. Ils essaient de construire leur propre modèle. On peut citer l’Asec de Roger Ouegnin, le Racing club d’Abidjan de Souleymane Cissé, Ivoir’Académie d’Alibhai

Ils investissent, cherchent des partenaires, développent leurs structures, prennent des risques.

On peut critiquer leurs méthodes, discuter leurs résultats.

Mais il faut comprendre une chose : un club qui cherche à devenir autonome doit être encouragé à le faire.

Parce que c’est précisément cette autonomie qui permettra un jour au football ivoirien de sortir de la logique de dépendance.

Les dirigeants ne doivent pas être éduqués uniquement à demander. Ils doivent être accompagnés pour produire.

Le jour où les clubs n’auront plus besoin de la FIF pour survivre

Ce jour-là, le rapport de force changera. La Fédération pourra devenir véritablement une institution de régulation.

Les clubs seront plus puissants, les joueurs mieux protégés, les projets sportifs plus sérieux, les investisseurs auront davantage confiance, le championnat gagnera en qualité. Et surtout, le football ivoirien aura enfin une économie.

Parce que la véritable indépendance d’un club commence le jour où il peut dire :

« Même sans subvention, nous pouvons continuer à travailler. »

Idriss Diallo ne peut pas faire la formation à la place des clubs

Il faut toutefois rendre justice au président de la FIF sur un point. La qualité de la formation ne peut pas lui être entièrement imputée. Il n’est pas le directeur technique de chaque club, ne choisit pas les éducateurs de chaque académie, ne décide pas des séances d’entraînement. Il ne peut pas créer à lui seul des centres de formation dans tous les clubs et peut en revanche exiger.

Et c’est précisément là que sa responsabilité commence. La FIF doit créer le cadre dans lequel un club qui veut jouer au plus haut niveau est obligé de former. C’est cela, la responsabilité fédérale.

Le président de la FIF doit laisser un système, pas seulement un constat

Voilà le fond du problème.

Le bilan d’un président de Fédération ne se mesure pas seulement au nombre de compétitions organisées.

Il se mesure aussi à la solidité du système qu’il laisse.

Si demain, les clubs sont toujours dépendants, les terrains toujours insuffisants. Si les jeunes ne jouent toujours pas, les clubs n’ont toujours pas de centres de formation, les joueurs sont toujours payés avec retard, les subventions restent la principale source de survie.

Alors le diagnostic d’aujourd’hui aura simplement été répété demain. Et ce serait un échec collectif.

Le football ivoirien doit changer de philosophie

Il faut passer d’une philosophie de survie à une philosophie de construction.

Aujourd’hui :

« Comment trouver l’argent pour finir la saison ? »

Demain :

« Comment construire un club capable de vivre pendant dix ans ? »

Aujourd’hui :

« Comment trouver onze joueurs pour jouer dimanche ? »

Demain :

« Comment former onze joueurs qui seront notre avenir dans cinq ans ? »

Aujourd’hui :

« Combien la FIF va-t-elle nous donner ? »

Demain :

« Combien pouvons-nous générer nous-mêmes ? »

Aujourd’hui :

« Comment respecter le cahier des charges ? »

Demain :

« Comment utiliser le cahier des charges pour devenir meilleur ? »

C’est ce changement de mentalité qui manque.

Le football ivoirien ne doit plus avoir peur de la vérité

Oui, notre championnat est en difficulté, la majorité des clubs sont mal gérés, beaucoup dépendent des subventions, trop peu possèdent de véritables structures de formation, les infrastructures restent insuffisantes.

Oui, notre économie du football est fragile. Mais cette vérité n’est pas une condamnation. Elle peut être le début d’une reconstruction.

Le championnat ivoirien n’est pas encore au niveau des grands championnats.

Mais cette phrase ne doit pas être utilisée pour rabaisser le football ivoirien.

Elle doit servir à le réveiller.

Oui, les clubs doivent apprendre à gérer.

Mais la Fédération doit leur imposer un environnement professionnel.

Oui, les clubs doivent devenir indépendants.

Mais la FIF doit mettre en place les outils qui rendent cette indépendance possible.

Oui, les présidents doivent rendre des comptes.

Mais la Fédération doit elle aussi accepter d’être évaluée sur ses résultats.

Oui, la formation appartient d’abord aux clubs.

Mais la Fédération doit organiser les compétitions et fixer les standards.

Et surtout :

on ne peut pas demander aux clubs de devenir autonomes tout en leur donnant chaque année les moyens de rester dépendants.

C’est cette contradiction qu’il faut enfin régler.

Car le jour où les clubs n’auront plus besoin de tendre la main pour survivre, où ils formeront leurs propres joueurs, où ils pourront les valoriser et les transférer, où leurs jeunes joueront toute l’année et où leurs infrastructures seront à la hauteur de leurs ambitions, le football ivoirien aura changé de statut.

Et ce jour-là, personne ne demandera plus si le championnat ivoirien est au niveau.

Les résultats répondront à notre place.

Pour l’instant, Idriss Diallo a posé SA vérité sur la table.

Mais une vérité n’est pas un projet. Le championnat ivoirien n’a pas besoin d’un constat de décès. Il a besoin d’un plan de renaissance. Et c’est à toute la famille du football ivoirien — clubs, Fédération, éducateurs, supporters, pouvoirs publics, politiques, footballeurs, partenaires et dirigeants — de décider maintenant si elle veut continuer à financer la survie…

ou enfin investir dans l’avenir.

ALEX KIPRE

photo: @To

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