ORPAILLAGE ILLÉGAL : L’HYPOCRISIE DES INDIGNATIONS SÉLECTIVES.

3 semaines

L’éditorialiste A. Sylla de sa plume revient sur le problème de l’orpaillage et de l’indispensabilité de la lutte en Côte d’Ivoire.

La lutte contre l’orpaillage clandestin est nécessaire. Ce précis point ne souffre d’aucune ambiguïté. La destruction de nos cours d’eau, la dégradation de nos sols, la déforestation, l’usage excessif de substances dangereuses et l’occupation anarchique des terres constituent des atteintes suffisamment graves pour justifier une réponse ferme de l’État.
Pour autant, car il y a un bémol, celle-ci ne saurait être conduite au gré des indignations sélectives, des accommodements tacites et des indignations à géométrie variable.
Sachons-le tous, derrière les discours vertueux, une réalité moins reluisante affleure. Dans nombre de localités gagnées par cette gangrène désormais métastasée, en effet, l’activité aurifère non réglementée ne profite pas uniquement aux clandestins que l’on exhibe volontiers comme les seuls responsables du désastre.
Elle fait vivre tout un écosystème de propriétaires terriens, d’intermédiaires, de transporteurs et commerçants locaux, de restaurateurs, de logeurs, d’ouvriers, de fournisseurs de matériel et, parfois même, de responsables locaux.
Chacun des maillons de cette chaîne non-exhaustive, à des degrés divers, tire quelque avantage de cette économie souterraine.

Prétendre l’inverse relèverait moins de l’ignorance que d’une singulière hypocrisie.

Fort de ce triste constat, posons donc sans détour cette question, débarrassée de toute posture et de toute complaisance : combien de villageois accepteraient qu’un individu, fût-il étranger comme se plaisent à l’affirmer certains, s’arroge le droit de s’installer sur leurs terres, d’éventrer conséquemment leurs champs, de ravager leurs plantations, de détourner leurs cours d’eau et, au terme de cette prédation, d’emporter les richesses du sous-sol, sans leur consentement ni leur assentiment ?
La réponse ne est aussi simple qu’implacable : aucun !
Cette évidence, à elle seule, devrait suffire à dissiper bien des faux-semblants. L’Ivoirien lambda sait parfaitement qu’il ne peut s’approprier impunément le moindre mètre carré du bien d’autrui pour y planter du manioc. Comment pourrait-il alors trouver acceptable qu’on éventre des hectares de terres, qu’on pollue les rivières et qu’on défigure durablement les paysages au prétexte d’y extraire de l’or ?

Tout le paradoxe de cette affaire est là, sous nos yeux.

Ceux-là mêmes qui condamnent publiquement l’orpaillage illégal peuvent parfois être les mêmes qui en recueillent discrètement les dividendes. Pour nous en convaincre, il suffit, dans certaines contrées, de regarder les constructions sorties de terre ces dernières années. Villas cossues, commerces prospères, véhicules rutilants. Certaines fortunes locales, très visiblement, ne semblent guère avoir été bâties avec les seuls revenus d’une agriculture de subsistance.
Bien entendu, il faut ici relativiser notre propos. Il ne s’agit point d’accuser indistinctement tous les habitants de ces localités ni de criminaliser l’origine de leurs fortunes. Il s’agit, en revanche, de poser la seule question qui vaille. Elle est élémentaire mais pleine de bon sens et de cohérence : si tout le monde condamne l’orpaillage clandestin, qui donc achète l’or extrait de cette manière, qui en facilite l’exploitation, qui loue les terrains, qui fournit les services et qui en engrange les bénéfices ?

La réponse à cette question dérange davantage que l’arrestation de quelques individus trouvés sur un site.

La grande hypocrisie consiste précisément à s’en prendre aux petites frappes, aux ouvriers de fortune et aux exécutants visibles, tandis que les véritables bénéficiaires, les organisateurs, les financiers, les intermédiaires puissants et ceux qui disposent des éventuelles protections nécessaires à cette économie parallèle continuent de prospérer dans l’ombre. Il n’y a qu’à lire et interpréter les faits. Les récentes difficultés auxquelles se sont heurtés les Gendarmes, à N’Guessankro, dans le département de Bongouanou notamment, pour ne citer que cette localité où, selon des témoignages concordants, des villageois se seraient opposés à la maréchaussée dans sa lutte contre l’orpaillage illégal, illustrent avec une acuité particulière les obstacles auxquels est confronté l’État dans la mise en œuvre d’opérations visant à éradiquer l’orpaillage illégal sur l’ensemble du territoire national.
On démantèle un campement, on saisit quelques motopompes, on interpelle quelques ouvriers, on détruit quelques installations puis l’on proclame la victoire mais …
Qui finance ?
Qui commande, achète, exporte, blanchit ?
Mais qui donc facilite l’accès aux terrains ?
Qui ferme les yeux ?

Qui transforme l’or clandestinement extrait du sol ivoirien en fortunes parfaitement respectables ?

Voilà les questions auxquelles nous nous soustrayant tous hélas et qu’une politique sérieuse devrait poser.
L’orpaillage clandestin n’est pas seulement un problème environnemental. Il est aussi une économie souterraine, avec ses chaînes de financement, ses réseaux d’intermédiation, ses complicités et ses bénéficiaires. Tant que l’on s’attaquera principalement à ceux qui tiennent la pelle, la pioche ou la motopompe.
Tant que nous continuerons à brandir à la vindicte populaire le spectre de l’étranger venu de contrées arides pour nuire à notre pays, tant que nous n’aurons qu’une vision nasale du problème sans remonter jusqu’à ceux qui tiennent les cordons de la bourse, nous ne ferons que déplacer le problème et patauger dans la gadoue ; simple equation logique. Il faut donc immédiatement cesser cette comédie de la vertu à sens unique.
La fermeté de l’État doit s’exercer sans complaisance mais également sans discrimination.

Que le petit exploitant clandestin soit poursuivi lorsqu’il viole la loi, c’est normal.

Que celui qui finance, organise ou profite à une toute autre échelle réponde des mêmes faits, c’est la justice la plus élémentaire.
La lutte contre l’orpaillage clandestin ne gagnera rien à devenir une chasse aux lampistes ; elle ne sera crédible que lorsqu’elle s’attaquera à toute la chaîne, du creuseur au financier, du complice local au véritable donneur d’ordre. Faute de cela, nous continuerons à jouer une pièce dont chacun connaît déjà la fin : les petits tomberont, les grands regarderont et l’or continuera de changer de mains en même temps que nos terres seront transformées en gruyère. Le véritable courage politique ne consiste donc pas à frapper ceux qui sont les plus faciles à atteindre. Il consiste à remonter la filière jusqu’à ceux que leur argent, leurs réseaux ou leur influence semblent avoir placés hors de portée.
C’est à cette condition et uniquement à celle-ci que cette lutte cessera d’être une indignation circonstancielle pour devenir une véritable politique de reconquête du territoire, de protection de l’environnement et de restauration de l’autorité de l’État.
Qu’entendent donc ceux qui ont des oreilles car nous avons dit
A. SYLLA
POUVOIRS MAGAZINE

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