Face à l’orpaillage clandestin, A. Sylla appelle à la fermeté de l’État, sans céder aux amalgames, à la violence ou à l’injustice collective.
En écrivant ces mots, nous avons conscience que nos propos pourraient heurter nombre de nos compatriotes, notamment ceux qui, face au drame de l’orpaillage clandestin, semblent ne concevoir d’autres réponses que la brutalité et les solutions expéditives. Certaines vérités, cependant, précisément parce qu’elles dérangent, doivent être dites, avec lucidité et sans complaisance. Nous assumons donc le choix de les énoncer, fût-ce au risque de déplaire, car la gravité d’un combat ne saurait justifier l’abandon de la raison, du droit et du discernement.
L’orpaillage clandestin constitue aujourd’hui une menace d’une gravité qui ne saurait être minorée. Il ravage les écosystèmes, défigure les territoires, souille les cours d’eau, fragilise les moyens de subsistance des populations et porte atteinte à l’autorité de l’État. Dans certains contextes, il peut même servir de terreau à des réseaux économiques occultes et entretenir diverses formes de criminalité organisée, jusqu’aux circuits susceptibles de financer ou de soutenir le terrorisme.
Face à une telle gangrène, la puissance publique doit agir avec célérité, détermination et une inflexible fermeté.
Pour autant, et c’est là que le bât blesse, cette fermeté ne saurait être confondue avec l’arbitraire.
La gravité d’une menace ne dispense jamais l’État de respecter les principes qui fondent sa propre légitimité. Ainsi, combattre le désordre ne saurait conduire à instaurer un autre désordre, celui d’une justice indistincte et expéditive.
Dans un État de droit, la responsabilité pénale demeure personnelle. Un individu répond de ses actes ; une communauté ne saurait être rendue comptable des agissements de certains de ses membres.
Nous devons donc poursuivre ceux dont les faits sont établis et non suspecter des populations entières en raison de leur nationalité. C’est là précisément pourquoi les appels d’un internaute à un durcissement indistinct des conditions d’entrée sur notre territoire pour les ressortissants de pays dont certains citoyens seraient impliqués dans l’orpaillage clandestin doivent être accueillis avec la plus grande circonspection.
La nationalité, sachons-le, n’est aucunement une infraction.
De même, la détention d’un passeport étranger ne constitue pas, à elle seule, un indice de culpabilité.
Imaginons un instant que la France, pour ne prendre que ce pays en exemple, décide qu’en raison des infractions commises par certains ressortissants africains sur son territoire, l’ensemble des citoyens africains doivent désormais être considérés comme indésirables ou soumis à des restrictions particulières en raison de leur seule origine. Nous dénoncerions, à juste titre, une telle mesure comme une généralisation abusive, une injustice collective et une atteinte aux principes élémentaires de responsabilité individuelle.
Dès lors, au nom de quelle étrange logique ce qui serait moralement, juridiquement et politiquement condamnable lorsqu’il s’agit des nôtres deviendrait-il soudainement acceptable lorsque nous l’appliquons aux autres ?
La cohérence ne saurait être une vertu à géométrie variable.
On ne peut réclamer aux autres qu’ils renoncent aux amalgames tout en nous en accommodant lorsque ceux-ci paraissent servir nos intérêts. Ce qui est injuste lorsque nous en sommes les victimes ne devient pas juste lorsque nous en devenons les auteurs. Comme le dit l’adage, « ce qui n’est pas bon pour l’oie ne saurait l’être davantage pour le canard ».
Plus préoccupante encore est cette proposition, attribuée à un ex-chanteur connu, de « tirer sur les orpailleurs depuis un hélicoptère » afin, affirme-t-il sans retenue, de « les exterminer ». Une telle formule dépasse les limites de la fermeté républicaine. Elle relève d’une rhétorique de violence aveugle qui substitue l’élimination à la justice et la vengeance à la loi.
L’État ne se grandit jamais lorsqu’il renonce au droit pour céder à la brutalité. Si des ressortissants étrangers sont effectivement impliqués dans des activités criminelles, qu’ils soient identifiés. Qu’ils soient interpellés, jugés et condamnés lorsque les faits sont établis. Que les investigations remontent jusqu’aux organisateurs, aux financiers, aux protecteurs, aux intermédiaires. Et aux véritables bénéficiaires de cette économie clandestine.
La justice doit alors frapper avec toute la rigueur que commandent les faits.
Mais elle doit frapper les responsables, jamais des communautés entières.
Il serait tout aussi imprudent de faire de l’étranger le bouc émissaire commode d’un phénomène dont les ramifications peuvent impliquer des acteurs de nationalités diverses. L’orpaillage illégal n’est pas seulement une juxtaposition d’individus munis de pelles et de machines. C’est une économie structurée, avec ceux qui extraient, ceux qui financent, ceux qui approvisionnent, ceux qui organisent. De même que ceux qui protègent, ceux qui transportent, ceux qui écoulent et, ultimement, ceux qui en tirent les profits.
Avant de distribuer les responsabilités, il faut donc établir les faits. Même le chiffre de 65 %, parfois avancé concernant la proportion d’étrangers parmi les personnes interpellées, ne saurait, à lui seul, démontrer l’existence d’une responsabilité collective. Il ne fait que renseigner sur la composition d’un groupe de personnes arrêtées à un moment donné, mais ne permet pas nécessairement d’identifier l’ensemble de la chaîne criminelle, encore moins ceux qui la financent ou en captent les bénéfices.
Que nos frontières soient mieux surveillées si les circonstances l’exigent.
Et que les procédures de délivrance des visas soient renforcées lorsque les éléments objectifs le justifient.
Que les réseaux transnationaux, s’il en existe, soient traqués, démantelés et traduits devant les juridictions compétentes. Et que ces mesures, cependant, reposent sur des critères précis, vérifiables et applicables à tous. La vigilance, en cette matière précise, est une nécessité ; la suspicion généralisée, une dérive.
Nous devons également nous souvenir que la lutte contre l’orpaillage clandestin ne saurait être menée au détriment des principes mêmes que nous prétendons défendre. On doit protéger notre territoire, nos forêts, nos cours d’eau et nos ressources naturelles. On doit restaurer l’autorité de l’État partout où elle est contestée. Mais cette restauration ne sera véritablement légitime que si elle s’exerce dans le respect du droit.
La puissance d’un État, en effet, ne se mesure pas au nombre de personnes qu’il peut frapper indistinctement. Elle se révèle dans sa capacité à rechercher les faits, établir les responsabilités, démanteler les réseaux. Puis aussi protéger les populations et faire appliquer la loi sans considération d’origine, de nationalité ou de statut.
Soyons donc intraitables contre l’orpaillage clandestin.
Ne transigeons ni avec la destruction de notre environnement, ni avec les réseaux criminels qui prospèrent sur cette activité. Ni avec ceux qui prétendent défier l’autorité de l’État. Ne devenons pas pour autant injustes au nom même du combat que nous prétendons mener pour la justice. Défendons nos terres, nos eaux, nos forêts et notre souveraineté sans sacrifier les principes qui donnent à l’État son autorité et sa légitimité.
La fermeté sera toujours une nécessité. La démesure, une faute.
Prenons donc soin de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
Qu’entendent donc ceux qui ont des oreilles ? Car nous avons dit.
A. SYLLA
POUVOIRS MAGAZINE

