Performance de Mahoula Kané dans Anthôman : le cri d’un homme que les mots ont abandonné

2 semaines

De L’Amour en bonus à Sans Regret, en passant par Cacao, Double Face, Les Trois Lascars et Gla, Mahoula Kané s’est imposé comme l’un des visages les plus remarqués du cinéma ivoirien.

Avec Anthôman : Pour l’honneur, dont l’avant-première est prévue le 29 juillet, Jacques Trabi lui confie un rôle de composition d’une rare intensité. Une performance hors norme où l’acteur fait surgir l’émotion d’un personnage meurtri, dont la parole empêchée devient un langage à part entière.

Mahoula Kané n’est pas un acteur que l’on découvre. Depuis plusieurs années, il construit une filmographie marquée par la diversité et la puissance de ses interprétations. Acteur, scénariste et directeur de casting, il a traversé différents univers cinématographiques avec une présence qui ne laisse jamais indifférent.

Aux côtés de figures emblématiques comme Marie-Louise Asseu, Michel Bohiri ou Bruno Henry, il s’est forgé une réputation d’acteur capable de passer d’un registre à un autre. Dans L’Amour en bonus, il explore la comédie et les relations humaines. Dans Sans Regret, il plonge dans un univers plus sombre, celui des blessures sociales et des destins brisés. Ses apparitions avec d’autres réalisateurs dans Double Face, Cacao, Les Trois Lascars ou encore Gla ont confirmé un talent qui sait s’adapter et ne cesse de s’affirmer.

Mais sa collaboration avec Jacques Trabi révèle une autre dimension de son art. Entre le réalisateur et l’acteur existe une véritable complicité artistique. Pour Trabi, Mahoula Kané possède cette qualité rare : la capacité de porter un personnage au-delà de son apparence physique. « Mahoula, c’est mon type », confie le cinéaste. Une phrase qui résume une confiance construite au fil des projets et une vision commune du métier d’acteur.

Dans Anthôman : Pour l’honneur, cette confiance atteint son sommet.

Mahoula Kané disparaît derrière un personnage profondément meurtri par la vie. Il incarne l’homme qui perd son frère Kalou dans un tragique accident de chasse. Une disparition qui ouvre une blessure immense, aggravée par la douleur de voir sa belle-sœur, la femme de son frère disparu, donnée en mariage à un autre selon les traditions.

Cette scène constitue l’un des moments les plus bouleversants du film. Le visage de l’acteur devient un véritable paysage émotionnel. Son regard exprime la souffrance, l’incompréhension et la déchirure intérieure. Mais il serait inexact de parler simplement de silence. Son personnage n’est pas privé totalement de parole : il tente de communiquer, cherche à faire sortir ses émotions, mais les mots semblent prisonniers d’une douleur trop profonde.

De sa bouche naissent alors des sons brisés, des souffles, des balbutiements, des onomatopées qui deviennent la traduction d’une souffrance impossible à exprimer autrement. C’est toute la difficulté de cette composition : faire entendre un homme qui parle sans parvenir à retrouver pleinement la parole. Mahoula Kané transforme cette parole fragmentée en véritable langage dramatique. Chaque son devient une émotion, chaque hésitation devient un cri intérieur.

Mais la grandeur de son interprétation apparaît véritablement lorsque Gooré, accusé d’être responsable de la mort de Kalou, revient de la guerre.

Face à celui qu’il considérait comme un assassin, son personnage doit affronter la vérité, la douleur et finalement le pardon.

Mahoula Kané joue cette transformation avec une finesse exceptionnelle.

La colère ne disparaît pas brutalement ; elle se dissout lentement devant la réalité. Le regard change, le corps se relâche, l’humanité reprend sa place. L’acteur ne joue pas seulement le pardon : il le fait naître progressivement sous les yeux du spectateur.

Avec Anthôman, Jacques Trabi offre à Mahoula Kané un rôle à la hauteur de son immense potentiel. Et l’acteur démontre que la puissance d’un comédien ne réside pas uniquement dans les mots prononcés. Mais dans cette capacité rare à faire ressentir ce que le personnage ne peut pas dire.

Le 29 juillet prochain, le public découvrira une prestation qui pourrait bien s’inscrire parmi les grandes performances d’acteurs du cinéma ivoirien contemporain. Une interprétation où le corps, le regard et cette parole fragile composent une œuvre d’une intensité profondément humaine.

ALEX KIPRE

POUVOIRS MAGAZINE

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