La nouvelle est tombée comme un silence lourd sur la Côte d’Ivoire, ce lundi 18 mai 2026. Abomé n’est plus. L’annonce de son décès a figé les platines et envahi les réseaux sociaux de messages de douleur, de souvenirs et de gratitude.
Car derrière ce nom de scène se cachait un artiste rare : un homme qui avait choisi de chanter pour ceux qu’on ne regarde jamais et de donner une place à chaque corps dans la fête collective.
Abomé avait émergé à la fin des années 2010 dans les maquis d’Abidjan. Avec une voix grave, reconnaissable entre mille, et une démarche artistique sincère : dire vrai, montrer vrai, célébrer vrai. Là où l’industrie imposait des standards de minceur et de perfection, il ouvrait la scène aux corps réels. Dans ses clips, des hommes et des femmes à forte corpulence dansaient, riaient, occupaient l’espace sans complexe. Il aimait répéter : « La beauté, c’est celui qui ose vivre. » Cette phrase est devenue le fil rouge de son œuvre. Pour toute une génération qui ne se reconnaissait pas dans les clips aseptisés, Abomé a été un libérateur.
Son parcours est celui d’un autodidacte tenace. Repéré lors d’un concours de rue à Yopougon, il enchaîne les petits concerts avant de s’imposer avec des titres comme Fièrement gros ou Danse sans honte. Il ne cherchait pas le buzz, mais la vérité. Producteur et réalisateur de ses vidéos, il contrôlait chaque plan. Afin que personne ne soit moqué, caricaturé ou réduit à une plaisanterie.
Il disait que la scène devait ressembler à la rue — et que la rue, c’est tout le monde.
Le moment qui a définitivement scellé sa place dans le cœur des Ivoiriens reste sa collaboration avec le duo légendaire Yodé et Siro. C’était sur le titre Éléphants, on y va. Sortie à la veille d’une grande compétition africaine, la chanson était devenue un véritable hymne de soutien à l’équipe nationale. Fidèle à son style, Abomé y insufflait son humanité. Il chantait les supporters de tous les gabarits, ceux qui suivent les Éléphants depuis les gradins populaires, les maquis ou les cours communes.
Le clip est devenu culte. On y voit un stade improvisé dans un quartier populaire. Des hommes corpulents, torse nu, peints aux couleurs orange, blanc et vert, dansent et chantent aux côtés de Yodé et Siro. Abîmé, au centre, mène la cadence, le ventre en avant et le sourire large. Il n’y a pas de figurants standards ; il n’y a que des Ivoiriens réels. Touchés par cette démarche, Yodé et Siro avaient salué « l’âme rassembleuse » d’Abomé. « Il a mis l’éléphant dans le cœur de ceux qu’on oublie souvent », confiait Siro. La chanson a accompagné les supporters tout au long du parcours des Éléphants, reprise dans les stades, les maquis, les bus et les familles. Elle avait transformé le soutien à l’équipe nationale en une fête inclusive.
Au-delà de ce titre, Abomé a construit une œuvre cohérente.
Chaque chanson était un plaidoyer pour l’acceptation de soi. Il ne cherchait pas la polémique, mais la réconciliation avec soi-même. Après ses concerts, il passait des heures à discuter avec le public, à prendre des photos, à écouter les confidences. Il n’aimait pas la distance des stars inaccessibles.
Aujourd’hui, sa disparition laisse un vide immense. Les hommages affluent de partout : des artistes, bien sûr, mais surtout de ces anonymes qui écrivent : « Grâce à toi, j’ai osé danser à la fête du village » ou encore « Grâce à toi, mon fils a arrêté de se cacher ».
Abomé n’est plus là pour chanter. Mais sa voix résonne encore dans chaque refrain où l’on célèbre l’éléphant qui sommeille en nous, peu importe notre taille, notre forme ou notre histoire.
Il nous laisse une leçon simple : la fierté n’a pas de taille, et la fête n’a pas de standard.
Repose en paix, Abomé.
Tu as fait danser la Côte d’Ivoire telle qu’elle est.
Coolbee Ouattara
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

