20 mars: Zadi Zaourou. Il n’est pas parti, il se répand

2 mois

20 mars. Une date qui ne devrait jamais être ordinaire. Une date qui, pour les consciences éveillées, pour les amoureux des lettres, pour les héritiers de la pensée africaine, demeure un repère.

Celui d’un départ qui n’en est pas vraiment un. Celui d’un passage vers une autre forme de présence.

Le 20 mars 2012 s’éteignait Bernard Zadi Zaourou. Quatorze ans déjà. Quatorze années de silence apparent, mais quatorze années d’échos persistants. Car certaines voix ne se taisent jamais ; elles changent simplement de lieu. Elles passent du souffle à la mémoire, du visible à l’essentiel.

Il était de ceux qu’on ne remplace pas. De ceux qu’on ne résume pas. De ceux qu’on continue de découvrir, surtout après leur disparition.

Né en 1938 à Soubré, il appartient à cette génération d’intellectuels africains qui ont fait du savoir une arme, mais aussi une responsabilité. Son parcours scolaire et universitaire en dit long sur la rigueur de l’homme. Formé d’abord dans les filières scientifiques puis philosophiques, il affine très tôt une pensée structurée, exigeante, ouverte.

Son passage à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Strasbourg marque un tournant décisif. Il y obtient une licence de lettres modernes, une maîtrise en stylistique et histoire de la langue, avant de poursuivre jusqu’au doctorat de troisième cycle, puis au doctorat d’État ès lettres.

Ce parcours n’est pas celui d’un simple universitaire en quête de titres. C’est celui d’un homme en quête de sens. D’un homme qui veut comprendre les mécanismes du langage pour mieux servir la parole. D’un homme qui sait que la maîtrise de la langue est aussi une maîtrise du monde.

De retour en Côte d’Ivoire, Zadi Zaourou devient maître de conférences à l’Université d’Abidjan.

Il y enseigne, bien sûr, mais il y fait bien plus : il y construit.

Zadi participe à la fondation de structures majeures comme l’Institut de Littérature et d’Esthétique Négro-Africaine. Transforme des cercles de réflexion en véritables laboratoires de recherche, dirige des travaux, forme des générations entières d’étudiants.

Il ne garde rien pour lui, partage toujours et partout. Même dans les cafés comme celui de St Jean qu’il transforme en un amphi en miniature.

Car il est, profondément, un intellectuel de terrain. Un penseur qui refuse la tour d’ivoire. Un homme qui va vers les autres, qui confronte ses idées au réel, qui accepte l’épreuve du monde. Il pense, il agit, il transmet.

Et toujours, une même obsession : l’Afrique.

Bernard Zadi Zaourou n’aborde jamais une question sans se demander comment elle peut servir le continent. Comment elle peut contribuer à son élévation. Mais cette fidélité n’est jamais enfermement. Il regarde ailleurs, explore d’autres cultures, trie, sélectionne, retient ce qui peut enrichir sans aliéner. Une pensée en mouvement. Une pensée libre.

Et puis, il y a l’œuvre.

Une œuvre dense, riche, plurielle. Plus de vingt publications, entre théâtre, poésie et essais. Des textes comme La termitière, Les Sofas, L’œil, Aube prochaine, Les chants du souvenir ou encore La guerre des femmes ne sont pas de simples productions littéraires : ce sont des espaces de réflexion, des lieux de tension entre tradition et modernité, entre parole et silence, entre individu et communauté. « Mes dernières paroles pour l’Afrique » est d’une brulante d’illustration de ce point de vue.

Son écriture est habitée.

Influencé par le poète-paysan Dibero, il comprend très tôt que la parole africaine ne peut être dissociée de sa musicalité. Que dire, ce n’est pas seulement transmettre une idée, c’est aussi créer une vibration. Alors, il écrit comme on chante. Il compose comme on invoque.

Mais au-delà des livres, il y a l’héritage humain.
Un héritage visible, reconnu, et profondément enraciné dans la mémoire africaine.

Au Burkina Faso, à Manéga, dans l’un des plus grands musées du continent, une salle entière porte le nom de Bernard Zadi Zaourou. Cet hommage, porté par Pacéré Titinga Frédéric, est tout sauf anodin. Lui qui confiait ne pas avoir connu Zadi personnellement reconnaît pourtant en lui une influence déterminante :
« Il a façonné ma personnalité, dans la plume comme dans le comportement. »
Et lorsque la question lui fut posée — pourquoi immortaliser Zadi ? — sa réponse résonne encore comme une évidence :
« Zadi, tu mérites plus que cela. »

Cette reconnaissance traverse les frontières et les générations. En Côte d’Ivoire, à Botro, un espace de savoir et de mémoire lui est dédié, à l’initiative de son disciple Tiburce Koffi. Un lieu fait de livres, de pensée et de transmission. Comme un prolongement naturel de ce qu’a toujours été Zadi : un passeur.

Ainsi, même absent, il continue d’habiter les lieux du savoir.

Il continue de former, de nourrir, d’inspirer.

Fondateur du Didiga, à la fois esthétique, philosophie et pratique artistique, il redonne à la parole toute sa puissance originelle. Le Didiga n’est pas qu’un théâtre. C’est une manière d’être au monde. Une manière de dire, de jouer, de faire corps avec le texte.

Et aujourd’hui encore, cette vision continue de vivre, notamment à travers le Didiga Festival, organisé à Yacolidabouo, dans la région de Soubré, sa terre natale. Ce festival n’est pas un simple événement culturel. C’est un acte de mémoire. Un acte de fidélité. Un acte de transmission.

Il immortalise Zadi Zaourou et son art de l’impensable — cet art qui dépasse les cadres, qui bouscule les évidences, qui refuse les limites imposées à la pensée africaine. Mais il va plus loin encore.

Car ce festival est aussi une célébration familiale, presque une constellation de talents.

Il rend également hommage à son frère aîné, Zadi Kessy Marcel, auteur de cinq ouvrages, entrepreneur d’exception, figure majeure dont l’impact dépasse largement les frontières de son village. Un homme qui, par son travail et sa vision, a contribué à façonner Yacolidabouo, à lui donner une dynamique, une structure, une ambition.

Et derrière cette œuvre mémorielle, se tient un autre nom : Eugène Zadi, le frère cadet.

 

Artisan de cette initiative, auteur du recueil de poèmes L’ame cassée. C’est lui qui, dans un geste à la fois intime et universel, a décidé de faire vivre cette mémoire, de l’inscrire dans le présent, de la projeter vers l’avenir.

Ainsi, ce festival devient plus qu’un hommage : il devient une continuité.

Une preuve que la pensée ne meurt pas mais qu’elle circule et se transforme.

Et c’est peut-être là que réside toute la singularité de cette lignée.

Une lignée où la plume n’est pas un hasard, mais une destinée.

Une plume… zadienne.

Oui, zadienne, comme on dirait voltairienne en pensant à Voltaire et à son Zadig. Mais ici, le jeu de mots prend racine ailleurs. Car être « zadien », ce n’est pas seulement écrire. C’est chercher, questionner, refuser les évidences pour atteindre une vérité plus profonde. C’est faire de la littérature un outil de lucidité.

Chez les Zadi, la plume ne décrit pas seulement le monde. Elle le défie.

Elle le reconstruit, l’interroge sans relâche.

Quatorze ans après sa disparition, Bernard Zadi Zaourou demeure une référence. Non pas figée, mais vivante. Non pas enfermée dans les bibliothèques, mais active dans les esprits.

Zadi  est dans les salles de classe, dans les amphithéâtres, dans les festivals, dans les textes, dans les voix, dans chaque pensée qui refuse la facilité.

Dans chaque parole qui cherche à élever.

Dans chaque artiste qui comprend que créer, c’est aussi transmettre.

Alors, en ce 20 mars, il ne s’agit pas seulement de commémorer. Il s’agit de continuer. Continuer à lire, à penser, à interroger et bâtir.

Parce que c’est cela, au fond, l’héritage de Zadi Zaourou : une invitation permanente à ne jamais cesser d’être intellectuellement vivant.

Hommage à toi, maître.

Quatorze ans après, tu n’es pas absent.

Tu es devenu essentiel. Tu es essence.

ALEX KIPRE

photos:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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