Le chorégraphe et performeur Léonce Noah a installé, du 10 janvier au 3 février 2026, son Laboratoire de recherche-création dans le village d’Adjahui.
L’intention de s’y baser définitivement après une première œuvre expérimentale, via une approche sensible et une réappropriation des lieux favorisant la création de liens et l’émergence d’une identité nouvelle.
« Comment se porte Adjahui aujourd’hui ? » Aka Félicien, notable du village, répond à cette question de la plus simple des manières. Comme « un village Atchan qui vit paisiblement avec ses populations et ses réalités ». Cela dit, c’est au fil des relances et des échanges avec la notabilité de la chefferie Tchagba, réunie en session ordinaire ce mardi, que vont être décrits des aspects critiques de la réalité du village. Révélant une photographie plus nette.
Deux décennies en arrière, Adjahui Coubé, ce village Ebrié, était un havre de douceur pour ses habitants. Ne comptant pas plus d’un millier d’âmes. Sa lagune encore poissonneuse présentait une certaine pureté. Les pêcheurs y tiraient le fruit d’une activité économique satisfaisante. Les cocotiers qui supplantaient d’un bout à l’autre ses rivages étaient, dit-on, majestueux. Adorable était ce petit écrin de verdure, cadre écolo bercé, de jour comme de nuit, par une caressante brise lagunaire. Sous les pieds des villageois, un sable d’un blanc ivoirin. « Notre village avait les allures d’un petit paradis… ». Décrit, nostalgique, Hermann Abidi, notable d’Adjahui Coubé.
Paradis défiguré
Pour celles et ceux qui n’ont pas connu cette époque angélique d’Adjahui Coubé, il est difficile de croire à cette description. Tant le visage et la réalité actuels de ce village Atchan en sont radicalement le contraire. C’est à partir des années 2010 que la douce vie d’Adjahui Coubé a basculé. En cause : les graves crises sociopolitiques qu’ont connues le pays et Abidjan. En plus des nombreux déguerpissements consécutifs aux nouvelles politiques d’aménagement des autorités.
Le petit village de pêcheurs sans histoires va alors connaître un surpeuplement massif et brutal. Passant de havre paisible aux affres d’une extension et d’une exploitation sauvage de ses terrains. Lesquels servaient à la fois à diverses plantations et de moteur écologique. Résultat : Adjahui Coubé a aujourd’hui davantage les allures d’un vaste bidonville.
Au niveau démographique, la population de la presqu’île, qui occupait il y a quelques années un territoire de 367 hectares de superficie — entre l’aéroport d’Abidjan, la lagune Ébrié et la commune de Koumassi — a connu une augmentation exponentielle sans précédent. En 2016, une étude du géographe Kouamé Pascal Konan s’est appesantie sur les transformations socio-spatiales d’Adjahui. Elle s’est appuyée sur le recensement général de la population de 2014, qui établissait le nombre d’habitants à 845 personnes résidentes. Symbole de ce surpeuplement, la population d’Adjahui serait aujourd’hui estimée à plus de 200 000 âmes. D’après le notable Félicien Aka.
Conséquence directe de ce surpeuplement : l’espace a été englouti par une urbanisation galopante et anarchique.
D’après l’étude de l’universitaire, l’espace occupé par l’habitat à Adjahui est passé d’un peu plus de 8 hectares en 2001 à respectivement 14,1856 hectares, 22,5061 hectares, 28,3717 hectares, 89,5930 hectares. Et 149,2567 hectares en 2005, 2008, 2011 et 2016. « Avec les derniers travaux effectués par le ministère de la Construction et de l’Urbanisme, la superficie d’Adjahui Coubé s’étend désormais sur toute la presqu’île. A plus de 500 hectares. Dans un format schématique en tête de chien… », indique le notable Abidi Hermann.
L’année 2013 a été l’épicentre de la crise démographique et socio-environnementale d’Adjahui, à la suite d’un conflit foncier violent. Et sanglant qui a opposé les autochtones du village à leurs frères de Koumassi. Autour de parcelles de la presqu’île « vendues irrégulièrement ».
Sur ces vastes terrains litigieux s’est construit le nouveau peuplement de fortune d’Adjahui. Sur ces superficies qui servaient auparavant de plantations de palmiers, de manioc, etc., ont poussé comme des champignons de nouveaux quartiers précaires. « C’est à partir du conflit foncier et de l’anarchie de l’installation des populations qui a suivi que le village s’est métamorphosé. Devenant un vaste territoire urbain mal agencé. Il n’y a presque plus de terrains vierges sur la superficie totale du village ». Déplore Abidi Hermann.
Ces nouveaux quartiers précaires, développés à proximité du bassin originel du village, abritent une humanité désavantagée.
De pauvres gens — familles entières, aventuriers, particuliers débrouillards, voyous, bandits de grand chemin, etc. — croupissent dans cet asile. Il est constitué de maisons généralement en bois ou sommairement construites en dur, aux loyers somme toute abordables. Des Ivoiriens majoritairement, mais aussi des ressortissants de la CEDEAO (Burkinabè, Maliens, Guinéens, etc.), y résident.
Que dire du bel environnement lagunaire d’antan ? Les berges sont devenues des dépotoirs de plastiques et autres débris et déchets ménagers. Cet environnement insalubre est le premier signe visible de la décrépitude d’Adjahui. Naguère village touristique très apprécié des forces militaires françaises installées au 43ᵉ BIMA à Port-Bouët, qui y menaient des actions sociales notables. Dont les traces sont encore visibles. Une conséquence inéluctable de cet environnement pollué est la raréfaction du poisson dans la lagune. Synonyme de crise économique pour ceux dont l’activité principale était la pêche traditionnelle. Nombre d’entre eux n’ont eu d’autre choix que de se lancer dans de petits métiers peu rémunérés pour faire vivre leurs familles.
Et la culture dans tout ça ?
Loin d’être sinistré comme les autres secteurs, le volet culturel de la vie de ce village Ebrié n’est pas non plus reluisant. Certes, les fêtes de générations existent toujours et se poursuivent de façon cyclique. Ces festivités, naguère fastueuses et hautes en couleur, qui drainaient du monde et constituaient le summum des manifestations culturelles de ce peuple Atchan lagunaire, ont aujourd’hui perdu de leur superbe. En cause : la dénaturation de leurs acteurs (beaucoup moins d’opulence vestimentaire, folklorique et gastronomique en raison de la crise économique vécue). Et de l’environnement (insalubre, rétréci et moins attrayant).
À entendre la chefferie, notamment Maska Labion Barthélémy, chef du village, ainsi que certains autochtones d’Adjahui Coubé, le village et toute sa presqu’île, à l’instar de la majorité des villages Ebrié du district d’Abidjan, sont aujourd’hui en quête de leur authenticité. En lutte entre la contrainte d’une modernité impérieuse et la nécessité de préserver un ordre originel. Pour sauvegarder leur identité culturelle.
C’est dans ce contexte qu’arrive le Laboratoire du chorégraphe et performeur Léonce Noah et son projet artistique. Nourrissant de grandes ambitions culturelles pour ce territoire qu’il connaît bien pour y avoir vécu six années avant de s’installer en Europe, Adjahui conserve, il faut le dire, un subtil attrait au regard de la création artistique.
Le village ne manque pas, en effet, d’abriter ponctuellement des activités à caractère culturel.
Le Laboratoire de chorégraphie performative qui y a pris ses quartiers cette année pourrait et devrait être l’outil d’un « branding territorial » pour marquer cet espace. En pétrissant son environnement afin d’en devenir un marqueur de visibilité nouvelle à travers la médiation culturelle. Il est vrai que l’art favorise la valorisation patrimoniale et peut permettre à un territoire de se distinguer. Tant au niveau national qu’international.
En investissant l’espace public, les projets artistiques de l’artiste Léonce Noah, diplômé de la formation E.X.E.R.C.E du Centre chorégraphique national de Montpellier, auront pour objectif fondamental de créer des points de repère singuliers susceptibles d’attirer visiteurs et habitants d’Adjahui Coubé.
Le notable Aka Félicien a ainsi traduit les attentes autour du projet de Léonce Noah, Gbô la légende, qu’il considère désormais comme un « fils du village » :
« Les membres du groupe Magic System, avant de devenir les artistes de renommée qu’ils sont aujourd’hui, ont vécu dans le village d’Anoumabo. A Marcory. Lorsqu’ils sont devenus célèbres et influents, ils ont créé un festival (le FEMUA). Qui fait aujourd’hui la notoriété et la fierté de ce village. À notre niveau, ici à Adjahui, nous espérons de tout cœur que Léonce et son projet connaîtront un destin similaire. Pour notre honneur. »
Tout un programme à mettre en œuvre.
Aaron LESLIE
Crédits photo : AL
POUVOIRS MAGAZINE

