Lauréat du Prix MILA de la Critique Littéraire Francophone 2025, le critique ivoirien Acafou Zacharie revient avec humour, lucidité et audace sur son parcours, ses engagements, ses heurts avec le milieu littéraire, et sa vision de la critique.
Une parole rare et percutante, à la croisée des imaginaires africains et des réalités éditoriales.
FÉLICITATIONS ! VOUS AVEZ REMPORTÉ LE PRIX MILA DE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE FRANCOPHONE 2025. QUEL SENS CELA A-T-IL POUR VOUS, MÊME SI JE SUIS PERSUADÉ QUE VOUS ME DIREZ QU’ON N’ÉCRIT PAS POUR AVOIR DES PRIX ?
C’est marrant, vous me posez une question en suggérant déjà la réponse. Nos échanges commencent bien (rire). Effectivement, on n’écrit pas pour recevoir des prix. Mais plus sérieusement, c’est toujours un honneur. Mes premières chroniques remontent à 2006, dans la presse écrite. Je le prends donc comme une forme de reconnaissance. Et on ne peut qu’en être heureux.
POUVEZ-VOUS NOUS PARLER DE CE PRIX ?
J’ai découvert ce prix un peu par hasard, sur Facebook. Le fait que la chronique portait sur le livre de Mbaye Hadj m’a immédiatement interpellé. C’est un ouvrage bien documenté sur le changement climatique et son impact en Afrique. Je me suis donc dit : pourquoi ne pas proposer une chronique sur ce thème ?
Petite anecdote : j’ai rédigé ma chronique en plein milieu d’une hospitalisation, en juillet. Entre deux prises de sang… C’est dire à quel point j’étais déterminé.
Et puis, voir tous ces jeunes dynamiques se battre pour organiser un tel événement m’a beaucoup touché. Y participer était pour moi une manière de les encourager. Le MILA est aujourd’hui un événement littéraire incontournable dans notre espace francophone.
« CRITIQUER, C’EST PARFOIS PERDRE DES AMIS », DIT-ON. VOUS EST-IL ARRIVÉ D’ÊTRE FÂCHÉ AVEC DES ÉCRIVAINS ? DEUX EXEMPLES.
Je ne parlerais pas de perte d’amis. J’ai un cercle fidèle depuis longtemps. Mais dans le milieu littéraire, oui, des tensions existent.
Par exemple, Isaïe Biton Koulibaly (paix à son âme) a eu des mots très durs envers moi lors d’un Salon du Livre à Paris. Je préfère m’arrêter là, par respect pour sa mémoire.
J’ai aussi eu des échanges vifs, parfois houleux, avec d’autres auteurs, en Afrique comme en France. Mais même lorsqu’une critique est sévère, cela n’enlève rien au respect que j’ai pour les écrivains. Je serais bien incapable de faire ce qu’ils font. Je les admire profondément.
QUI CRITIQUE LE CRITIQUE ?
Votre question me rappelle un livre passionnant de Samuel Baudry, D’où vient la critique littéraire ? (paru, je crois, en 2023).
Pour y répondre simplement : tout le monde peut critiquer un critique. L’écrivain, le lecteur, l’universitaire, le journaliste.
La critique, même si elle est « métatextuelle », n’échappe pas à l’analyse. Et puis, qui a dit que le critique a toujours raison ?
J’ai souvent lu des textes critiques pleins d’erreurs, d’approximations.
Houellebecq, par exemple, a été descendu par la critique. Et pourtant, c’est pour moi l’un des meilleurs écrivains français récents. Sa liberté d’écriture, son style dérangeant, me fascinent toujours.
VOTRE ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE : UNE PHRASE JUSTE, POUR VOUS, C’EST UNE VÉRITÉ, UNE MUSIQUE, UNE DOULEUR OU UN VERTIGE ?
C’est un tout.
Je ne suis pas un fétichiste de la langue française. Ce qui me touche, c’est sa sonorité. Quand la langue chante, elle me parle.
Je travaille souvent avec des publics non francophones, voire analphabètes. Et leurs productions sont parfois d’une beauté stupéfiante. Tous nos grands poètes s’inclineraient devant certaines de leurs phrases.
LA LITTÉRATURE AFRICAINE FRANCOPHONE PASSE ENCORE PAR PARIS POUR EXISTER. PEUT-ON PARLER D’INDÉPENDANCE ?
Votre question vaut aussi pour nos dirigeants africains qui passent par Paris pour exister. Alors, nous, petits jaseurs littéraires ?
Plus sérieusement, cette question interroge la légitimité de nos littératures.
Tant que des politiques fortes du livre ne seront pas mises en place, même à l’échelle régionale, la validation passera par Paris.
Les prix, les maisons d’édition, les collections célèbres sont en France depuis plus d’un siècle.
Gallimard existe depuis 1911, Hachette depuis 1826.
Le CEDA, première maison d’édition ivoirienne, est née en 1961. Le fossé est immense.
Mais je veux rester optimiste.
Un master des métiers du livre vient d’ouvrir à l’Université Houphouët-Boigny. C’est exactement le type d’initiative qu’il nous faut.
Entre les prix littéraires, les festivals, les ateliers… il y a un vrai sursaut. Et je m’en réjouis.
VOTRE PARCOURS N’EST-IL PAS UNE FORME D’EXTRAVERSION CULTURELLE ? LE CRITIQUE ATTIÉ DOIT-IL VIVRE À PARIS POUR ÊTRE PRIS AU SÉRIEUX ?
C’est une question piège. Dire OUI, c’est admettre que Paris nous légitime.
Et ce n’est pas mon cas… enfin je l’espère. Mais il est vrai qu’un prix littéraire obtenu à Paris ouvre beaucoup de portes à Abidjan.
Dire NON, c’est croire que le territoire importe peu, que seule la compétence compte.
Je veux croire à cette seconde option.
CERTAINS ÉCRIVAINS, COMME SAMI TCHAK, ESTIMENT QUE CEUX RESTÉS AU PAYS MANQUENT DE CULTURE, NE SONT PAS À LA HAUTEUR… PARTAGEZ-VOUS CET AVIS ?
Je ne sais pas si Sami Tchak a vraiment dit cela.
JE VOUS LE CONFIRME
Mais si oui, je ne partage pas du tout cet avis.
Et puis, c’est facile à dire depuis un espace éditorial français, protégé, alors que d’autres se battent dans la précarité culturelle quotidienne.
Relire mes textes me fait parfois dire que je n’aurais pas pu publier certaines choses dans d’autres contextes sans conséquences…
JE VOUS INVITE À RÉAGIR EN UN SEUL MOT À CES ÉNONCÉS :
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Anoman Brouh Félix : Virtuose
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Anzata Ouattara : Littératrice
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Koffi Kwahulé : Spécialiste des imaginaires
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Frédérick Grah Mel : Historien
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Véronique Tadjo : Infatigable
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Tiburce Koffi : Fou
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25 octobre 2025 : Crainte renouvelée
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Marie-Agathe Amoikon : Femme puissante
Propos recueillis par
ALEX KIPRÉ
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

