Né le 16 novembre 1969 et surnommé Boostoul, Abou Bassa fête 56 années de trajectoires croisées : cuisine, danse, théâtre, musique, paternité et résilience. Il est heureux aujourd’hui.
Gban, pour ne pas dire Gagou, produit du Village Kiyi, compositeur discret et père façonné par l’épreuve, il demeure une figure rare. Un artisan d’émotions dont chaque note porte la fragilité, les injustesses du monde.
Abou Bassa est fait de sinuosités, de couloirs intérieurs, d’odeurs de lentilles et de gruyère fondu. Aussi de nuits passées à écouter respirer les scènes, d’un sens aigu du détail et d’un rapport presque chamanique au son.

Il débute sa vie professionnelle derrière les fourneaux, assistant du mythique Kader à Port-Bouët, dont les pâtes au gruyère, les lentilles et les saucisses faisaient le bonheur des pensionnaires du 43e Bima. Et du tout Abidjan.
Dans cette cuisine brûlante, Abou apprend à goûter, à sentir, à ajuster. La précision du geste, l’exigence du palais, l’écoute subtile de ce qui mijote : tout ce qui fera le musicien existe déjà là, dans cette discipline du sensible.
La suite se passe au Village Kiyi, ce laboratoire d’art total où réside alors son cousin Bomou Mamadou, venu l’arracher à la restauration.
Là, Abou touche à tout : il danse, il joue du balafon, il observe, il écoute. Il apprend la scène par les marges, par les coulisses, par le silence. Par les frustrations. D’hier et d’aujourd’hui. Abou Bassa, malgré ses frustrations, continue de marcher sur un chemin singulier. Il se souvient encore de ce voyage au Niger pour l’ouverture des 5ᵉ Jeux de la Francophonie. Ovationné par le chef d’État, porté par l’enthousiasme du public, il goûta à l’apogée de la reconnaissance. Des années plus tard, lorsque la Côte d’Ivoire accueille ses propres Jeux, son nom n’y figure nulle par

Il apprend la scène par les injustices nourrissantes.
Il se tient légèrement en retrait.
A la périphérie exacte où naît justement le compositeur.
Dans ce creuset, il rencontre l’influence décisive du maître camerounais Ray Lema, venu à Abidjan pour arranger Carnet A et Carnet B, les deux albums du Village Kiyi. Et dont la musicalité devient pour lui un dogme intérieur. Ray Lema est son Nord, sa boussole, son initiation. De loin comme de près.
Des années plus tard, au Kiyi, Abou faire cuire musicalement les spectacles de Théâtre avec Bienvenu Néba pour ne citer qu’un seul exemple. Il cuisine la musique des spectacles de danse : ceux de Rokya, transfuge du Koteba. Ceux de Bacome Niamba. Ceux de Péhoula Zéréhoué, ancienne danseuse du Nandjélé de Wompi — le père de DJ Arafat.
De Péhoula qui lui cède, il aura un enfant né dans des circonstances chaotiques, Didi B, à qui Wêrê Wêrê Liking donnera un nom tissé des deux lignées : Bassa Zéréhoué Diyilem.
À la mort de sa compagne, dont il était déjà séparé, Abou deviendra père et mère, cuisinier et veilleur, pilant le foutou sans gêne. Préparant le kplala, le gouagoussou de façon décomplexée et presqu’incommodante. Nourrissant l’enfant, futur rappeur comme on nourrit une promesse.
Mais c’est dans la musique que se révèle la singularité la plus troublante d’Abou Bassa : il refuse la virtuosité. Il n’a pas l’agilité digitale foudroyante que l’on célèbre dans les studios. Ses doigts, dit-il, ne « courent » pas. Ils cherchent, ils tâtonnent, ils respirent.
Cette absence de vitesse l’a longtemps rendu sous-coté, parfois jugé « mineur » par ses pairs. Comme si le piano ne valait que par la démonstration. Il en fut frustré, oui — on ne traverse pas l’ombre sans ressentir le froid —, mais jamais au point de renier son esthétique.
À la manière d’une Cesária Évora, tardivement reconnue pour sa profondeur et non pour sa puissance, Abou avance lentement, mais avec une vérité que la virtuosité ignore.
Car son ambition n’a jamais été d’épater.
Son ambition est de toucher.
« Je veux soigner les gens avec ma musique », me répétait-il.
Et cette musique thérapeutique, il en donne une esquisse dans l’album du groupe Sakoloh produit par Barthélémy Inabo, où la voix de feu Lohoré Gnagra plane comme un écho ancestral.
Il signe ensuite l’arrangement du premier album du chanteur zouglou Lato Crespino, avant de rejoindre l’Ensemble Koteba de Souleymane Koly. Là, il devient l’homme de confiance, le porteur de charpente musicale, celui sur qui repose l’ossature du son spectacle.
Abou affectionne les instruments inattendus : le houpé, flûte bété au souffle archaïque. les objets détournés. Les sonorités qui ne se laissent pas apprivoiser. Son cover du chant audacieux Arakoutou Arakata d’Ayanne, proche des harmonies de Zapp Mama, groupe où est passé Manou Gallo, une amie révèle cette liberté absolue : un pied dans l’ancestral, un pied dans l’avant-garde.
Pendant ce temps, Didi B grandit. Abou rêve pour lui de Mozart, de Beethoven, de l’INSAAC après le BAC. Le fils veut tout abandonner. Le père le teste :
— « Si tu arrêtes aujourd’hui, je ne te donne plus d’argent de poche. »
Didi s’obstine.
Le destin le prend. Quelques années plus tard, c’est lui qui, en silence, glisse de l’argent dans la main de son père.
Ce que l’on sait moins, c’est qu’Abou est aussi un humoriste d’une finesse rare. Un homme drôle. Un raconteur d’instants. Une sensibilité à la dérision qui désarme. Guitare en main, il chante « Mon cousin militaire ». Un après-midi, la fille d’Amédée Pierre en pleure : le texte, la voix, l’émotion juste.
Chez Abou, qui les larmes ne sont jamais forcées ; elles sont simplement invitées.
Un jour, il coupe ses dreadlocks. Non pour renier, mais pour tourner la page.
Cinquante-six ans après sa naissance, Boostoul demeure un artisan du souffle, un pianiste qui n’a jamais cherché la vitesse, un compositeur qui regarde la musique comme un baume. Un père qui transforme les blessures en lumière.
Peut-être est-il cela, finalement :
un homme qui ne sait pas pour briller, mais pour réparer.
Un homme qui a fait de chaque silence un refuge,
et de chaque note une guérison.
En ce 16 novembre, que les hommes, souvent trompés par leurs empressements à juger et leurs erreurs, se rappellent que les trajectoires éloignent ou rapprochent puis bousculent les liens. Aujourd’hui, Pouvoirs Magazine lui souhaite un heureux anniversaire. Bon 56e anniversaire au moment où passe tous les jeudis sur Canal Dr Wlika dans lequel il joue aux côtés de Prisca Marceleney le rôle BOLLOU. Agé de 65 ans, ce tradipraticien-guérisseur excentrique est polygame, marié à trois femmes et père de cinq enfants. Animé par une conviction profonde, il cherche à faire reconnaître la légitimité de la médecine traditionnelle et à développer son cabinet.
ALEX KIPRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
