ENTRETIEN Abou Bassa : « Les stars appartiennent à une époque, les œuvres appartiennent au temps »

2 mois

Abou Bassa a accordé un long entretien à Pouvoirs Magazine. Musicien, compositeur, dramaturge, pédagogue et infatigable chercheur de sons, celui que beaucoup connaissent également comme le père de Didi B livre une réflexion.

Réflexion rare sur la création africaine, la mémoire culturelle, l’industrie musicale et l’avenir du continent.

Une conversation où l’art apparaît moins comme un métier que comme une manière d’habiter le monde.

Pouvoirs Magazine :

Pourquoi le public valorise-t-il davantage les interprètes que les compositeurs et les arrangeurs ?

Abou Bassa :

Parce que les gens ne savent pas toujours comment se fabrique une œuvre musicale. Je trouve que nous ne faisons pas suffisamment circuler l’information. Derrière une chanson, il y a des compositeurs, des arrangeurs, des instrumentistes, des ingénieurs du son. Pourtant, c’est souvent l’interprète qui capte toute la lumière.

Pouvoirs Magazine :

Quel est, selon vous, le plus grand malentendu autour de la musique africaine ?

Abou Bassa :

Je n’en vois pas véritablement. Je pense surtout qu’il faut écouter davantage. Continuer à écouter. Beaucoup de travail se fait sur le continent, mais nous sommes souvent occupés à autre chose. La création est là. Elle existe. Encore faut-il prendre le temps de l’entendre.

Pouvoirs Magazine :

Composez-vous comme un musicien ou comme un dramaturge ?

Abou Bassa :

Regardez mon parcours. Lorsque j’arrive au Village Kiyi en 1987, j’apprends la danse, la manipulation de la marionnette, le port du masque, le travail du faciès. J’apprends ensuite le djembé, l’attoungblan, le balafon avant d’atterrir sur le piano.

Je suis un musicien-dramaturge.

Chez moi, la musique n’est jamais séparée du récit. Chaque son porte une histoire, chaque rythme porte une image.

Pouvoirs Magazine :

Les nouvelles technologies permettent aujourd’hui de produire plus rapidement. Gagne-t-on en efficacité ce que l’on perd parfois en âme ?

Abou Bassa :

Le véritable défi n’est pas la technologie.

Le vrai défi, c’est de vivre de la musique.

La musique est une affaire de vibration, de plaisir, de jouissance intérieure. L’industrie intervient parce que nous voulons être le premier de ceci ou le meilleur de cela. Pourtant, lorsqu’on fait sincèrement de la musique, on connaît sa propre valeur.

Au fond de soi, on sait ce que l’on vaut.

Pouvoirs Magazine :

Votre travail sur les timbres et les sonorités atypiques semble presque ethnographique. Cherchez-vous à préserver une mémoire ou à inventer un nouveau langage ?

Abou Bassa :

Je veux construire un conservatoire musical pour l’Afrique.

J’ai déjà parcouru une partie du chemin, mais il me reste encore beaucoup à faire.

L’Afrique est grande, vaste.

L’Afrique est riche.

Nous possédons des patrimoines sonores extraordinaires. Il faut les préserver, les documenter et les transmettre aux générations futures.

Pouvoirs Magazine :

Lorsque vous écoutez la musique ivoirienne actuelle, qu’est-ce qui vous inquiète le plus sur le plan artistique ?

Abou Bassa :

La politique.

Quand la politique entre dans quelque chose, tout se complique.

Parce qu’en politique, il devient souvent difficile de dire toute la vérité. Il devient difficile de dire exactement ce que l’on pense.

Or l’art a besoin de liberté.

Pouvoirs Magazine :

L’Afrique produit-elle seulement des œuvres musicales ou produit-elle également un véritable contenu culturel et musical ?

Abou Bassa :

L’Afrique a produit de grandes œuvres musicales.

Au lendemain des indépendances, de nombreux orchestres nationaux ont été créés pour préserver et enrichir l’identité culturelle des jeunes États africains.

Aujourd’hui, le continent traverse une période d’incertitude politique. L’Afrique tangue parfois. Mais elle finira par retrouver son équilibre. Alors émergeront de nombreux projets qui, pour l’instant, restent encore à l’état de germination.

Pouvoirs Magazine :

À quel moment une musique cesse-t-elle d’être un simple divertissement pour devenir une œuvre ?

Abou Bassa :

Lorsqu’elle traverse le temps, quand elle survit à son époque.

Quand elle continue de parler aux générations qui ne l’ont pas vue naître.

Lorsqu’elle touche toutes les couches de la société.

À ce moment-là, on commence à s’interroger sur le génie du créateur.

Pouvoirs Magazine :

Peut-on créer une musique qui élève sans flatter l’ego ?

Abou Bassa :

Je crois que la créativité ne s’arrêtera jamais tant que la création elle-même continuera d’exister.

La véritable création ne cherche pas nécessairement à flatter. Elle cherche d’abord à révéler.

À éveiller, interroger et à faire grandir.

Pouvoirs Magazine :

L’Afrique risque-t-elle de perdre ses racines dans sa conquête du marché mondial ?

Abou Bassa :

L’art, faire de la musique, c’est comme faire l’amour.

Lorsqu’on est habité par ce sentiment, on n’a pas peur de la conquête.

On n’a pas peur de l’autre.

On n’a pas peur du monde.

Ce qui importe, c’est de savoir qui l’on est avant d’aller à la rencontre des autres.

Pouvoirs Magazine :

Pourquoi la musique ivoirienne produit-elle tant de stars et si peu d’œuvres que l’on réécoutera encore dans vingt ans ?

Abou Bassa :

L’art, faire de la musique, c’est comme faire l’amour.

Lorsque la création est sincère, elle finit toujours par trouver son chemin vers le temps long.

Les stars appartiennent à une époque.

Les œuvres appartiennent au temps.

Interview réalisée par

ALEX KIPRE

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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