Le doyen des chefs d’État africains, Paul Biya, a prêté serment pour un huitième mandat. Une cérémonie solennelle qui contraste avec la colère de la rue, les contestations de l’opposition et les inquiétudes d’une Église en alerte.
À 92 ans, Paul Biya, président du Cameroun depuis 1982, vient d’être investi une huitième fois dans ses fonctions suprêmes.
Vêtu d’un costume sombre, main droite levée, il a prononcé un serment sobre devant les magistrats du Conseil constitutionnel.
Devant l’Assemblée nationale, il a promis de « continuer à être digne de la confiance du peuple camerounais ».
Son discours, d’une vingtaine de minutes, a mis l’accent sur la stabilité et la continuité dans un contexte sociopolitique explosif.
Le président a déclaré mesurer « la gravité de la situation nationale » et « l’ampleur des frustrations » au sein du pays.
Aucun chef d’État étranger n’a assisté à la cérémonie, symbole d’une reconnaissance internationale devenue plus distante et prudente.
Réélu le 12 octobre avec 53,66 % des voix, Biya fait face à une contestation électorale d’une intensité rarement observée auparavant.
L’opposant Issa Tchiroma Bakary affirme avoir remporté l’élection et appelle ses partisans à « défendre la vraie volonté populaire ».
Dans plusieurs villes, des manifestations ont éclaté, rassemblant des centaines de jeunes réclamant un changement politique depuis longtemps attendu.
La répression fut brutale : plusieurs morts, des blessés par dizaines, et plus de cent arrestations signalées par des ONG indépendantes.
Le gouvernement parle de « pertes humaines regrettables » mais refuse de publier un bilan précis des violences postélectorales.
Dans ce contexte tendu, l’opposition appelle à des « villes mortes » pour protester contre ce qu’elle considère comme un coup d’État civil.
Douala et Garoua ont suivi massivement l’appel, tandis qu’à Yaoundé, la vie quotidienne reprenait timidement son cours.
Les partisans de Tchiroma affirment que leur leader se cache actuellement « en mouvement », redoutant une arrestation imminente.
Le gouvernement, pour sa part, annonce des poursuites judiciaires pour « incitation à l’insurrection et atteinte à la sûreté de l’État ».
La Conférence épiscopale du Cameroun, dans une lettre pastorale datée d’août, dénonçait déjà « une dérive autoritaire préoccupante ».
L’archevêque Samuel Kleda évoquait « des actes anti-évangéliques » dans la gestion du pays et un mécontentement moral généralisé.
L’Église, historiquement prudente, sort désormais de sa réserve, inquiète pour la cohésion nationale et la justice sociale.
Ce ton inhabituel traduit une prise de conscience spirituelle devant une crise politique devenue quasi existentielle pour le Cameroun.
L’Union européenne et l’Union africaine ont toutes deux condamné la violence disproportionnée des forces de sécurité camerounaises.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme a réclamé l’ouverture urgente d’une enquête internationale indépendante.
Ces réactions internationales montrent l’isolement croissant du régime Biya, autrefois pilier de stabilité en Afrique centrale.
Elles soulignent également la difficulté d’un pays à concilier respect des institutions et désir de renouveau démocratique profond.
À 92 ans, Paul Biya incarne à la fois la continuité d’un État et l’immobilisme d’une nation en attente de souffle nouveau.
Son long règne, presque monarchique, soulève une question spirituelle et politique : jusqu’où l’homme peut-il se confondre avec le pouvoir ?
Le serment du 6 novembre 2025 n’est pas seulement un acte de fidélité constitutionnelle, mais un rituel presque funèbre du politique.
Dans le silence des bancs diplomatiques et la ferveur forcée des applaudissements, le Cameroun semble retenir sa respiration collective.
L’histoire retiendra peut-être cette journée comme celle où un pays tout entier s’est demandé s’il pouvait encore espérer.
JULIEN BOUABRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
