LE JOURNALISTE, MILITANT POLITIQUE ET LA COHÉSION SOCIALE

8 mois

Le professeur Goran Modeste dans une publication aborde un thème important et plus que d’actualité, la veille de la présidentielle: Le journaliste, le militant politique et la cohésion sociale.

Aborder ce sujet revient à traiter du journalisme, du journaliste militant politique devrait-on dire. Et de la cohésion sociale dans l’environnement sociopolitique ivoirien.
A remonter les temps politiques de notre histoire démocratique, l’on peut rapidement saisir la récurrence saisonnière, pas de ce thème. Mais du positionnement d’une profession libérale somme toute règlementée et encadrée.
S’il en ainsi, c’est bien parce que la question est en elle-même, traductrice du statut, de la fonction, du fonctionnement et de la contribution du journaliste à la cohésion sociale.

En soi, cette question demeure une des problématiques majeures du développement en Côte d’Ivoire à travers la mise en œuvre du projet communautaire relatif au vivre ensemble. C’est-à-dire, à l’essence et à la construction humaniste d’une Nation.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette problématique concerne la presse dans son ensemble.

 

C’est-à-dire, la presse pro-gouvernementale et la presse privée. Même si la tendance laisse croire que sont indexés, les journalistes de la presse privée.
La question du journaliste militant a toujours jalonné l’histoire politique, sociale et démocratique et l’histoire de la presse ivoirienne.

Des années 1990 à ce jour, on observe une accentuation de cette question qui traduit, depuis lors, la lutte féroce pour la conservation et la conquête du pouvoir d’État.
En effet, la récurrence de cette question, celle du journaliste militant, vu ou se faisant voir comme inféodé à un parti politique ou du moins, proche oblige de s’y appesantir. Même si elle ne demeure pas nouvelle en soi et spécifique à la Côte d’Ivoire. Autrement pourquoi évoque-t-on à la suite des crises socio-politique la question du journaliste militant sinon du militant journaliste. Et de la cohésion sociale ou leur mise en question ?

C’est là, la question fondamentale qui fonde cette sous-thématique.

Venons-en à notre question fondamentale et aux questions subsidiaires qu’elle pourrait susciter.
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A la question : Pourquoi évoque-t-on à la suite des crises socio-politique la question du journaliste militant sinon du militant journaliste et de la cohésion sociale ou leur mise en question ?
La réponse à cette question tire son origine de la fonction et de la responsabilité sociales et sociétale du journaliste citoyen et donc du journalisme.

Devoir d’information : informer en rapportant les événements qui l’environnent, conformément aux textes nationaux et internationaux en vigueur. Déclaration universelle des droits de l’homme, charte d’éthique et de déontologie, etc. ;

devoir de vérité : donner l’information sans chercher à plaire et à la manipuler ;

Contribuer à l’intégration sociale du citoyen, en étant des acteurs sociaux ;

entretenir la vie démocratique en étant des médiateurs de l’information ;

donner vie aux événements, au territoire, à la région et au pays ;

forger la conscience critique du citoyen par l’éducation informationnelle ou médiatique ;
Or, il ressort des différentes crises sociopolitiques qui ont secoué la Côte d’Ivoire que la question du journaliste, militant politique a toujours été évoquée par le pouvoir et l’opposition comme acteur de la crise à travers l’instrumentalisation de la presse.

Ceci pour en expliquer des facteurs déclencheurs

Ou d’amplification et cela sous l’angle de la violation du code d’éthique et de déontologie, de la mise à mal de l’unité nationale, de troubles à l’ordre public avec son corollaire de violence et de destruction des biens, etc.
En réalité, le raccourci est emprunté car le paysage médiatique ivoirien est construit autour d’une presse à deux versants :

la presse pro-gouvernementale, la presse proche du parti au pouvoir, la presse proche des personnalités qui incarnent le pouvoir d’Etat ;

la presse proche des leaders et des partis de l’opposition ;

le traitement déséquilibré de l’information selon le bord dont on se réclame ;

il n’y a pas de presse neutre. En revanche, il y a des journalistes neutres qui s’abstiennent de se prononcer publiquement sur les questions politiques ;

l’instrumentalisation de la presse dans les affrontements politiques ;

la presse indépendante n’est pas une réalité. L’on peut y parvenir dans un environnement souhaité par tous, du moins, d’une manière relative si un lectorat conséquent se constitue ;
Autrement, la presse étant engagée dans la lutte pour la conservation et la conquête du pouvoir d’Etat, elle fait du journaliste un acteur de la crise en lui imputant une responsabilité crisique.
De quel journaliste militant est-il question?
Qu’est-ce qu’un journaliste ? Qu’est-ce qu’un militant ?

JOURNALISTE

Personne qui a pour occupation principale, régulière et rétribuée, l’exercice du journalisme dans une entreprise de presse. Au regard du droit, un journaliste est donc un salarié dont le statut professionnel se rapporte au droit commun et à la délivrance d’une carte
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professionnelle. Ce statut implique une éthique et une déontologie, à l’instar de tous les métiers.

MILITANT
C’est un combattant qui lutte, se bat les armes à la main. C’est également une personne qui, à la base, milite dans une organisation, un parti, un syndicat. Par extrapolation, c’est quelqu’un qui cherche par l’action à faire triompher ses idées, ses opinions, et qui défend activement une cause, une idéologie, une personne à travers une attitude : le militantisme en tant que Attitude de personnes qui militent activement dans une organisation, un parti politique, un syndicat.
Ces définitions permettent de dégager un profil du journaliste, si je peux me permettre.

à défaut d’être membre ou sympathisant, les journalistes sont idéologiquement proches des blocs politiques et idéologiques derrière lesquels sont créés les différents médias ou les différents titres, lesquels leur donnent du travail, un emploi ;


En général, les journalistes militants sont des hommes, même si la présence des femmes est très remarquée ;

 

Les journalistes militants sont en général d’âge moyen (25-45 ans) et très engagés.

les journalistes militants sont issus de couches sociales moyennes avec un niveau intellectuel de Bac+2 à 4/5. En général, ils proviennent des parcours de Lettres, de Droit ou des sciences juridiques et accessoirement des sciences économiques bardés ou non de diplômes en journalisme au moment de leur embauche ;

les journalistes militants sont à la page politique et/ou économique de la Rédaction, là où ils peuvent facilement et avec beaucoup de fortune trouver un ascenseur social car beaucoup d’entre eux finissent par avoir une promotion en occupant des postes de responsabilité dans l’Administration, la Rédaction ou dans des entreprises quand l’entreprise de communication qu’il créée ne travaille pas pour ces derniers tant au plan du marketing politique, que de la publicité commerciale, etc. ;

les journalistes se servent de leur militantisme pour leur promotion politique et leur positionnement au sein des partis et groupements politiques ;

 

En clair : le journaliste militant est :


peu critique à l’égard de son employeur ;

est aux ordres (avéré ou pas) ;

adhère à l’idéologie politique de son employeur ;

participe aux luttes dont l’enjeu est la conquête ou la conservation du pouvoir d’Etat ;

partie prenante de la commercialisation de l’information par les éditeurs et propriétaires des organes de presse ;

embourgeoisé, il s’inscrit dans un confort existentiel qui met son idéal sociétal en second plan

valorise moins la fonction critique au détriment de la fonction informationnelle. Il participe ainsi au combat des blocs dans la lutte pour le pouvoir politique, d’autant plus que l’actualité politique est la résultante de cet affrontement.

D’où la question : Peut-on être journaliste sans être militant dans l’univers médiatique ivoirien ?

 

Il est difficile de le dire, de répondre par l’affirmative, même si des exceptions existent. Pourquoi ? Parce que les journalistes sont dans une posture d’employés, de subordination et les dispositions juridiques en vigueur ne les protègent pas suffisamment. La profondeur de cette interrogation est de situer in fine, la responsabilité du journaliste à partir de son engagement militant. En réalité, il s’agit d’une fuite en avant que de croire ou de dire que le militantisme journalistique est un obstacle à cohésion nationale. D’ailleurs, le journalisme en Côte d’Ivoire est un métier réglementé.
Tel que présenté et justifié par les pouvoirs publics, c’est demander au journaliste de renoncer à des droits constitutionnels sans contrepartie ; ce qui paraît injuste, voire impossible.
De ce point de vue, on devrait avoir trois groupes de journalistes militants, sympathisants et neutres :

Les journalistes proches de la classe politique au pouvoir,

Ceux proches de l’opposition ;

Les journalistes dits neutres pour équilibrer ces deux groupes en vue de renforcer la conscience critique du citoyen.
Que doit-on entendre par cohésion sociale ?

COHÉSION
En ce qui nous concerne ici, la cohésion fait référence au caractère quasi indestructible du lien logique qui unit, de la pensée, de la représentation à l’action ou à sa mise en oeuvre, les membres d’un groupe, d’une communauté, d’un pays, structurellement et harmonieusement organisés.
SOCIAL

Relatif à la société ou à la vie en société, il induit à partir d’une éthique et d’une morale, le respect des règlements et autres dispositions en vigueur et adoptés ou non par consensus (droit, devoir, attitude, comportement, acquis, valeurs, vertus, normes, respect des hiérarchies, contrat, devoir, esprit, état, instinct social; vertu sociale; acquis social) en vue de l’amélioration des conditions matérielles du corps social (ensemble des individus qui composent la société).

COHÉSION SOCIALE

Du point de vue de l’Action gouvernementale, la cohésion sociale se rapporte au renforcement de la solidarité et du maillage entre les composantes de la nation. Autrement dit, il s’agit, à travers une politique publique, de concevoir, de piloter et d’évaluer la politique de solidarité entre les individus, les groupes d’individus, les corporations, les communautés, les territoires, pour un développement social basé sur la promotion de l’égalité, de l’équité, et conduisant à l’autonomie des personnes et au vivre ensemble.

Pourquoi cette mise en relation ?
Il ressort des différentes crises sociopolitiques qui ont secoué la Côte d’Ivoire que la question du journaliste, militant politique et de sa contribution à la cohésion nationale a toujours été évoquée. Pour en expliquer des facteurs déclencheurs ou d’amplification et cela sous l’angle de la violation du code d’éthique et de déontologie, de la mise à mal de l’unité nationale, de troubles à l’ordre public. Avec son corollaire de violence et de destruction des biens, d’où les sanctions administratives, judiciaires, économiques, la suspension des journaux, la coupure des signaux, l’expulsion du territoire, la thèse du complot contre l’Etat, etc.

Pour remédier à cela, plusieurs activités nationales et régionales ont été organisées avec le concours ou non de l’Administration, des organisations non gouvernementales, de la Communauté internationale, des agences de presse, du système des Nations-Unies, etc.

 

Malgré cela, le résultat de cette effervescence sonne comme un échec car il existe, à notre sens, des vides conceptuels qui méritent d’être soulignés car ils traduisent trois types d’ignorance : l’ignorance des faits, l’ignorance de la hiérarchie et l’ignorance de soi.

L’ignorance des faits témoigne d’une insuffisance conceptuelle de la cohésion sociale telle que présentée et du métier de journaliste.
De la cohésion sociale : c’est un construit collectif et non le produit d’une vision parcellaire et sectaire ou même une copie conforme des pratiques occidentales. Elle doit émaner de la conscience collective avec des dimensions affirmées sur les plans juridiques, sociaux, éducatifs, économiques, culturels. Et organisés autour de l’égalité et de l’équité car notre histoire sociale est spécifique et unique dans sa trajectoire.

 

Cette histoire, c’est notre culture.

 

Or, le manque de consensus conduit à des perceptions différentes de la gestion du pouvoir d’État, lesquelles vont susciter la conservation et la conquête du pouvoir d’Etat par la mobilisation des moyens légaux à disposition comme la presse.
Dès lors, le journaliste, qu’il soit en service dans un média d’État ou dans un média privé, se verra utilisé comme instrument politique et dont le militantisme sera récompensé par une nomination ou par la conservation ou la sécurité de son emploi. Ce type d’ignorance met en lumière l’absence d’un consensus et dégage dans une certaine mesure, la responsabilité du journaliste dans la cohésion sociale.
Du journaliste : c’est un travailleur de la presse dont la fonction sociale endosse une dimension d’agent de développement, de renseignement, d’éducateur et d’auxiliaire de l’administration.

Il est avant tout un citoyen jouissant de droits constitutionnels.

 

L’ignorance de la hiérarchie indexe la responsabilité du politique et de l’administratif car le journaliste militant n’assume aucune direction, aucune responsabilité administrative et idéologique dans son parti. Il est aux ordres. En cela, l’on oublie l’utilité sociale du journaliste, la structuration et le fonctionnement des rédactions et de la ligne éditoriale.

L’ignorance de soi fait ressortir une ignorance des responsabilités dévolues au politique, à conduite des affaires publiques, à son métier. Cette ignorance de soi et ses mobiles s’étendent à son rôle dans le système de développement du pays et aux mobiles de son existence.
Ces types d’ignorance expliquent l’inefficacité du journaliste dans la construction d’une cohésion nationale. Or l’efficacité de ce dernier doit prendre son ancrage dans une volonté politique dont le double défi est de se doter d’une politique de développement. Laquelle serait capable de contribuer au bien-être et à la promotion des populations. Tout en permettant de faire face aux problèmes culturels, éducationnels et économiques, du développement.

Ce vide conceptuel, a entrainé une perception réduite et commerçante du métier de journaliste.

 

Au regard de ce qui précède, il faut noter :

Le journaliste peut favoriser ou freiner la réalisation du projet de cohésion sociale par le traitement (équilibré ou déséquilibré) de l’information relativement à son engagement et aux pressions qu’il subirait ;

Il n’a pas à régler des comptes ;

Le journaliste n’a pas à se substituer à la justice ;


Que faut-il faire ? Que doit-on faire ?

Dans les pays occidentaux, le métier de journaliste bénéficie d’une clause de conscience et d’une clause de cession. Ces clauses lui permettent de conserver ses indemnités en cas de démission due au changement de la ligne éditoriale du journal. Ou de changement de propriétaire à cause de ses opinions et orientations politiques.

En l’espèce, un recours judiciaire allant jusqu’au tribunal à est créé.

On note l’absence d’un fond de soutien à la sécurité de l’emploi, à la liberté de conscience. Et à la reconversion professionnelle pour maintenir la dignité sociale du journaliste, sa liberté de conscience et son indépendance. Vis-à-vis de son employeur et du pouvoir d’Etat ;

Soutenir et développer la page Education des Rédactions pour faire du journaliste un acteur majeur de la vie sociale, il l’est par essence car il est un éclaireur de conscience qui incarne une fonction éducationnelle. Dès lors, la nécessité du développement d’une presse locale s’impose à l’échelle nationale ;

Développer la compétence des journalistes pour en faire des agents de développement au service de la Nation. A ce titre, des dispositions de financement pourraient introduites dans les textes en vigueur pour le développement de la dimension citoyenne de la presse. Ces dispositions porteraient sur une parafiscalité éducative (vente de matériel audiovisuel, ouvrages, etc.) qui financerait la formation, le développement des compétences, etc. ;

Reconnaître le journalisme comme un métier d’utilité publique avec un statut juridique et social particulier ;

 

Cette disposition permettra d’avoir trois groupes de journalistes militants :


Les journalistes proches de la classe politique au pouvoir,

Ceux proches de l’opposition ;

Les journalistes dits neutres pour équilibrer ces deux groupes en vue de renforcer la conscience critique du citoyen.

 

CONCLUSION

 

Le journaliste, le militant politique et la cohésion sociale n’est pas en soi, pourvu qu’il soit conscient de sa mission sociale, sa fonction d’éclaireur de conscience et de critique social.
Peut-on être journaliste et militant ? Une chose est sûre d’un point de vue déontologique. Rien n’oblige aux journalistes d’être totalement neutres et objectifs tant qu’ils arrivent à faire la part des choses. Pour revenir aux fondamentaux, Albert Londres les avait déjà très bien définis avec cette célèbre phrase « notre rôle n’est pas d’être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie ». Et avec Stéphane Thépot disons ensemble : « (…) je me considère plus militant du journalisme que journaliste militant ».
Je vous remercie !

PROFESSEUR GORAN KOFFI ARMAND MODESTE

musicologue, expert en développement culturel

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

 

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