19 septembre: Marcellin Yacé, musicien tombé en 2002. Adolphe son frère parle.

10 mois

Il y a 23 ans, la tentative de coup d’État du 19 septembre 2002 bouleversait la Côte d’Ivoire. Parmi les premières victimes, Marcellin Yacé, artiste et frère d’Adolphe Yacé.

Retour sur une disparition symbolique, au croisement du drame national et de l’intime.

Le 19 septembre 2002. Une date gravée dans la mémoire collective des Ivoiriens comme celle du chaos, d’un basculement brutal. Ce jour-là, une tentative de coup d’État échoue partiellement à Abidjan, mais réussit dans le Nord. Le pays se scinde, les armes prennent le pas sur la parole, les familles sont dispersées, endeuillées.

Ce jour-là aussi, une balle fauche Marcellin Yacé, musicien talentueux, ingénieur du son et âme sensible. A la Cité des Arts, à Cocody, juste après avoir quitté le studio Yacé Bros, qu’il animait avec passion. L’artiste, qui ne faisait pas de politique, devient malgré lui une victime collatérale de l’Histoire.

Un frère, un fils, un musicien

Marcellin était l’un des six enfants du saxophoniste Cyrille Yacé, gendarme, mais surtout mélomane érudit et formateur rigoureux. Ce père, qui lui a transmis l’amour du rythme et de la scène, s’était eteint en septembre. Sa mère, elle, décèdera le 23.

27 avril 1975. La Cote d’Ivoire découvre Marcelin Yacé, un enfant de 12 ans, jouait à la flûte comme Bocana Maiga de  Depuis qu’il a 10 ans, le petit Marcelin formait un duo avec son père. C’est à la cité des arts où il habitait qu’il a commencé à jouer à la flûte. Son père, M. Cyrille Yacé, lui-même saxophoniste et guitariste, un jour en rentrant du travail, surprend son fils en train de s’essayer à la flûte. Il l’inscrit à l’INA, au cours de solfège, où Marcelin suit un entraînement rigoureux.

Adolphe Yacé, frère d’une fratrie qu’a marqué l’expression artistique et la spiritualité, raconte cette séquence avec une densité rare :

Fils de Cyrille, Adolphe Yacé, frère d’une fratrie de 6

« Le 19, mon frère Marcellin est tombé. Notre père est parti un 21 septembre. Le 22, je suis né. Un 23, notre mère nous a quittés. Pour moi, septembre est un mois sacré. Ce sont des portails énergétiques. »

Ces mots, extraits d’un entretien accordé à Pouvoirs Magazine, ne relèvent pas d’un romantisme noir, mais d’un rapport profond au mystère de la vie, du deuil et du destin.

La balle qui ne savait pas

Pour Adolphe Yacé, il n’y a ni vengeance à chercher ni haine à entretenir. Il parle de ce 19 septembre avec la lucidité douloureuse de ceux qui acceptent l’inacceptable :

« Ce n’était pas de sa faute, ni même, à mon sens, de ceux qui ont tiré. Il était au mauvais endroit, au mauvais moment. Quand ils ont su qui il était, je suis sûr que les remords les rongent encore. »

Une parole rare dans un contexte où les plaies de la crise post-2002 restent sensibles. Elle dit quelque chose d’essentiel : la paix commence aussi par le refus de l’amertume, par la sublimation du malheur.

Le legs d’un musicien effacé trop tôt

Marcellin Yacé, c’était la passion de la musique, du son bien fait, des harmonies à la fois modernes et enracinées. Ceux qui ont fréquenté son studio se souviennent de son humilité, de son oreille exigeante, de sa capacité à faire naître le beau dans le tumulte.

En disparaissant le 19 septembre, il a rejoint malgré lui la liste des noms liés à cette journée fatidique, aux côtés du général Robert Guéï ou du ministre Boga Doudou. Mais son nom reste celui d’un artiste, d’un bâtisseur de culture, d’un rêveur.

Un symbole de plus dans l’Histoire nationale

Chaque année, le 19 septembre réveille les fantômes de la division. Chaque année, des voix appellent à la mémoire, à la vigilance, à la réconciliation. Mais à travers Marcellin Yacé, c’est aussi une autre Côte d’Ivoire qui s’exprime : celle des créateurs, des faiseurs d’harmonie, des artisans de paix.

Son souvenir nous rappelle que la guerre n’épargne personne, pas même ceux qui n’y ont aucune part. Et que la culture, dans ses silences comme dans ses mélodies, reste un fil précieux pour tisser une mémoire commune.

HARON LESLIE

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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