Écarter Laurent Gbagbo, Tidjane Thiam ou encore Pascal Affi N’Guessan du jeu politique n’est pas sans conséquence.
En voulant verrouiller la compétition électorale, le pouvoir risque d’ouvrir la porte à un profond malaise démocratique.
Depuis près de soixante ans, Laurent Gbagbo est solidement ancré dans la conscience collective des Ivoiriens. Homme d’État, intellectuel et opposant historique, il incarne une part essentielle de l’histoire contemporaine de la Côte d’Ivoire. Son parcours qu’il a construit de luttes politiques et de sacrifices personnels, en fait une figure générationnelle. Un repère pour une large frange de la population.
Son exclusion récente du jeu politique passe avec difficulté. Pour ses partisans, mais aussi pour une grande portion de la société ivoirienne, il s’agit pas d’un revers électoral. Mais aussi d’un acte perçu comme une injustice. Or, dans un pays où l’histoire politique secrète des frustrations accumulées, l’injustice — réelle ou ressentie — est un ferment de confusion.
Plus profondément, Gbagbo bénéficie d’un ancrage régional et culturel fort. Il est reconnu comme un « fils du pays », au-delà des clivages partisans. Son exclusion, pour des raisons que certains jugent floues ou arbitraires, touche donc toute la nation.
Elle a des allures de mise à l’écart d’une partie du peuple.
Même en cas d’échec électoral de Laurent Gbagbo, ses soutiens auraient reconnu et accepté la défaite. Ce qui les dérange, c’est l’empêcher de concourir. C’est même refuser de lui renvoyer l’ascenseur. Au mépris du bon sens et des principes du droit, ou de la simple gratitude.
Le même sentiment d’injustice entoure la figure d’un jeune cadre politique comme Tidjane Thiam.
Perçu comme une incarnation de la réussite et porteur d’un espoir pour une nouvelle génération, on l’a médiatisé très jeune. Dès ses succès au baccalauréat, puis au concours de l’École Polytechnique de France, avant de briller dans la haute finance mondiale. N’était-il pas, à ce titre, une fierté nationale ? Rapatrié et nommé ministre par le président Bédié, Thiam appartient aussi à l’une des familles les plus emblématiques du pays.
Et pourtant, à la stupéfaction générale, sa nationalité ivoirienne lui est contestée. Aujourd’hui. Son éviction du processus politique est aussi surréaliste que renversante, d’autant plus qu’elle repose sur un juridisme rigide. Très rigide mis en œuvre par ceux-là mêmes qui, hier encore, dénonçaient l’arbitraire dont ils étaient victimes. N’est-ce pas là une reproduction tragique de ce que la Côte d’Ivoire a déjà payé au prix fort : guerre, divisions, impunité ?
Le clou du spectacle pour des millions d’Ivoiriens de la diaspora, souvent appelés à « rentrer construire le pays », serait donc… l’exclusion ? Voilà qui en dit long sur le message réellement envoyé.
Quant à Pascal Affi N’Guessan, bien qu’il puisse susciter critiques et réserves, il reste une figure de la scène politique. Son exclusion, ainsi que celle du FPI — formation politique expérimentée —, laisse perplexe. D’autant qu’elle résulte d’un prétendu défaut de parrainages. Là où Henriette Lagou a pu valider sa candidature en solitaire, le tandem Affi-FPI échoue. Le parrainage serait-il devenu une trappe démocratique ?
Un terrain mouvant, dressé pour écarter plus que pour sélectionner ?
Quoi qu’en pense le pouvoir, le déploiement massif de moyens juridiques et administratifs écarte Gbagbo, Thiam et Affi. Et est perçu, vécu, comme une profonde injustice. Une atteinte au droit et à la liberté de millions d’Ivoiriens. Plus d’un million d’ivoiriens. C’est le score et le nombre qu’il faut pour devenir président ivoirien.
Le paradoxe — et peut-être l’ironie de l’histoire — est que le président Alassane Ouattara a lui-même été, par le passé, victime de mécanismes d’exclusion politique. Que son pouvoir reproduise aujourd’hui les mêmes pratiques pose question : sur la mémoire institutionnelle, sur la volonté réelle de rupture, et sur la capacité du pays à s’engager dans une démocratie durable.
Il ne s’agit pas ici de sanctifier les individus concernés. Chacun d’eux a, comme tout acteur politique, ses responsabilités, ses erreurs et ses zones d’ombre. Mais dans une démocratie apaisée, seule la transparence des urnes doit trancher. L’exclusion, quand elle devient systémique et ciblée, alimente la suspicion, fracture le tissu social et compromet la paix. Surtout que le bilan du Président comme le dit son camp, parle pour lui. Alors pourquoi craindre les adversaires.
La Côte d’Ivoire ne pourra pas avancer durablement si les fondements de la participation politique sont minés par des calculs à court terme. Il est urgent de restaurer la confiance dans les institutions. En garantissant une compétition électorale équitable, où chaque citoyen, quel que soit son bord, peut voir ses représentants participer pleinement à la vie démocratique.
ETHAN GNOGBO & JULIEN BOUABRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

