Malgré des lois favorables et des figures inspirantes, les femmes restent marginalisées dans la sphère politique ivoirienne. Leur présence, encore minoritaire, soulève une question cruciale à l’approche de la présidentielle de 2025 : que valent-elles vraiment dans un système qui peine à les reconnaître comme actrices à part entière du pouvoir ?
Les chiffres parlent-ils vraiment ?
Sur les 255 députés élus en mars 2021, seules 32 étaient des femmes, soit 12,5 % .
Selon les données de l’UIP, la représentation féminine à l’Assemblée nationale atteignait environ 13,4 % avec 34 femmes sur 254 députés
Au Sénat, les femmes comptaient 24,24 % (24 sur 99)
Le gouvernement comprenait 6 femmes sur 32 ministres (18,75 %) fin 2023
Par ailleurs, 25 maires sur 201 étaient des femmes (12,44 %)
Le Conseil constitutionnel comptait une majorité féminine : 57,14 % (4 femmes sur 7 membres)
La Commission électorale indépendante (CEI) n’était guère plus équilibrée : 12,5 % de femmes (1 sur 8)
Enfin, la Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance affichait un taux de 30 % de femmes (3 sur 10)
Figures emblématiques qui ont tracé le sillon
Jeanne Gervais fut la première femme ministre de Côte d’Ivoire, nommée en 1976 à la Condition féminine. Elle fut également une des premières femmes députées (1965–1980) et présidente de l’AFI (Association des Femmes Ivoiriennes)
Hortense Aka‑Anghui occupa plusieurs fonctions majeures : députée, ministre de la Promotion de la Femme, et surtout maire de Port‑Bouët pendant 36 ans (1980–2017)
Simone Ehivet Gbagbo :
Ex-première dame, docteure en linguistique, elle fut députée, vice-présidente du FPI et figure centrale de la vie politique ivoirienne pendant deux décennies. Son rôle controversé durant la crise post-électorale de 2010 a marqué les esprits, mais elle reste une actrice politique influente, aujourd’hui à la tête du MGC (Mouvement des Générations Capables), son propre parti.
Jacqueline Lohoues-Oble :
Première femme agrégée de droit en Côte d’Ivoire, ex-ministre de la Justice et ancienne doyenne de la Faculté de droit. Candidate à l’élection présidentielle de 2010, elle fut l’une des rares femmes à briguer ce poste, ouvrant symboliquement la voie à une candidature féminine à la magistrature suprême.
Angèle Gnonsoa :
Anthropologue de formation, elle fut ministre de la Culture et de la Francophonie, puis ministre de la Réconciliation nationale. Membre fondatrice du FPI, elle a souvent défendu une approche inclusive de la politique, notamment après les conflits armés.
Danielle Boni Claverie :
Journaliste et ex-ministre de la Communication, elle a fondé le parti UDEPCI. Elle incarne une parole libre et engagée, militante de la société civile, souvent critique face au système politique dominant, notamment sur la place des femmes
Yasmina Ouegnin fut à la fois la plus jeune députée à siéger à l’Assemblée (élu en 2011) et une figure dynamique du Parlement ivoirien moderne
Belmonde Dogo, vice-présidente de l’Assemblée nationale (2016‑2019), puis ministre chargée de l’autonomisation des femmes, puis ministre de la Solidarité, de la Cohésion nationale et de la Lutte contre la Pauvreté (avril 2021), est l’une des femmes politiques les plus visibles aujourd’hui. Visibles uniquement.
Mariatou Koné, ministre de l’Éducation nationale depuis avril 2021, députée et maire, incarne aussi la montée progressive des femmes vers des responsabilités multiples
À une autre échelle, Florence Loan-Messan, élue bâtonnier de l’Ordre des avocats en 2023, est devenue la première femme à occuper ce rôle depuis 1959. Elle vise à renforcer la parité au sein de sa profession
Bilan contrasté : progrès juridiques, avancées réelles (mais lentes)
La loi de 2019 imposait un quota de 30 % de femmes dans les instances élues. Un cadre prometteur, suivi d’avancées notables : réforme du Code de la famille, lutte contre les violences basées sur le genre (VBG), etc.
Pourtant, ces textes restent largement lettre morte :
-
Les femme députées sont encore trop peu nombreuses (12 %) malgré le quota
-
La loi sur la parité n’est pas coercitive, ce qui explique son faible respect par les partis
-
Malgré un bon score dans l’indice SIGI (17,3 en 2023 contre 42,8 en 2019), des voix féministes dénoncent l’écart entre les lois et leur application concrète. Des féminicides restent non comptabilisés.
En résumé : progrès mesurés, leadership symbolique… mais fragile
| Domaine | Pourcentage / Points clés |
|---|---|
| Assemblée nationale | 12–13 % de femmes députées |
| Sénat | ~24 % de femmes sénatrices |
| Gouvernement | 6 femmes sur 32 ministres (~19 %) |
| Collectivités locales | ~12 % de femmes maires |
| Instances clés (CEI, Haute Autorité…) | Entre 12 % et 57 % selon les organes |
| Figures marquantes | Jeanne Gervais, Aka-Anghui, Ouegnin, Koné, Loan-Messan |
En définitive, certaines femmes symboliques ont ouvert des portes, et les réformes législatives sont là. Mais la Côte d’Ivoire est encore loin d’une concrétisation paritaire réelle. Derrière les chiffres, le cœur du problème est politique et culturel : résistance aux quotas, obstacles financiers, invisibilisation systémique. Tant que ces freins ne seront pas brisés, les figures féminines restent des exceptions remarquables… mais isolées.
par MARIE GNIALET
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

