Il y a, en Côte d’Ivoire, une manière particulière de vivre avec la mort. Une légèreté tragique. Une ironie familière.
Les Ivoiriens qui plaisantent avec tout, plaisantent avec elle comme on rit d’un ami malvenu mais inévitable. Ils ont peut-être raison. Ils la tutoient, l’attendent, la devinent. Et lorsqu’elle surgit, ils haussent les épaules. Ils s’en foutent. Ils savent s’en foutre de cette tête arrachée devant l’hôtel Ivoire, devant Thierry Zébié, lynché par ses collègues à la cité Mermoz. Comme si la mort faisait simplement partie du décor.
La mort est partout.
À Ficgayo, à Ibis, à la place de la République, à la rue Lepic, au siège d’un parti politique où les affiches de deux disparus accueillent les visiteurs sans sourciller.
Elle rôde aussi bien au Niger qu’à Paris, dans un bunker de Yamoussoukro qu’au coin d’un maquis populaire.
Ici, nul ne l’ignore. Les Ivoiriens savent qu’ils vont mourir. Mieux : ils le savent plus que les autres.
Et c’est peut-être ce qui les sauve.
Car dans ce pays, l’homme ne meurt pas de peur, mais de lucidité.
On s’y tue parfois sans même se connaître.
On s’invite à la mort comme on s’inviterait à une palabre : pour se convaincre qu’elle est nécessaire.
Sur les Plateaux de télé avec des chroniqueurs et politiques fats, les attentats sont verbaux. Les haines préfabriquées, les règlements de compte désormais banals.
La violence devient un dialecte.
Chacun apprend, peu à peu, à s’acclimater à cette façon d’accueillir et/ou de donner la mort.
Elle a un goût de déjà-vu : 1999, 2002, 2011… toujours ce même scénario d’ombres fratricides.
L’assassin finit toujours par avoir le même visage : celui d’un voisin, d’un frère, d’un compagnon de match, d’hymne ou de prière.
Et l’on comprend, alors, qu’on ne tuera pas l’autre.
On ne tuera que soi-même. Ou soi.
Un suicide collectif aux airs de Popo carnaval sanglant. Loin de Bonoua et de Bouaké.
Pendant ce temps, les figures politiques défilent, se croisent, s’embrassent, se trahissent.
Affi salue Gbagbo. Le petit-fils d’Houphouët remercie ce même Gbagbo qui rejette Ouattara.
Et certains rêvent de marcher sur les cadavres pour protéger des vivants qu’ils ne reconnaissent même plus.
Mais le vrai moteur de ce théâtre est ailleurs.
C’est difficile à croire mais il tient dans les voitures, les maisons, les emplois, les billets, les honneurs et les titres.
Ce que les Ivoiriens redoutent le plus de perdre n’est pas la vie, mais les biens qu’elle leur permet de posséder.
Alors, tant qu’ils sont vivants, ils défendent avec rage leur place dans cette comédie désespérée.
La violence faite à l’actualité, ici, est aussi paradoxalement une manière de lui donner du sens.
Elle brouille les lignes. Cette violence déforme la vérité, pour la rendre plus digeste, plus intelligente peut-être.
Mais le problème en Côte d’Ivoire c’est que demain viendra. Et ce demain aura été construit sur un seul moment, un “T” fragile, un instant politique devenu absolu.
L’histoire de l’État de mon pays se réduit et c’est dommage alors à une série de micro-crises, vidées de mémoire et d’avenir.
Car la politique, en Côte d’Ivoire ne dit pas ce qu’elle fait.
Et ce qu’elle dit, elle ne le fait pas.
Elle n’est ni vérité ni mensonge : elle est silence. Silence de ceux qui savent, qui peuvent, qui doivent. Et le cri des ex complices.
Dans ce silence, chacun, lentement, apprend à vivre.
Et à mourir sans effroi.
ALEX KIPRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

