Non ! L’école n’est pas inutile ! Et ceux qui y sont ne perdent pas leur temps…
Mon cher Rahim Bakayoko, j’allais dire Himra,
D’emblée, qu’on s’entende bien. Je voudrais vous faire savoir que je n’ai rien de personnel contre vous. Seulement, je me permets ici, surtout en tant qu’éducateur, de donner ma part de réponse à ce que j’ai appris et sur quoi je ne pouvais donner ma langue au chat.
Vous vous portez comme un charme et avez le vent en poupe. Je me réjouis de ces bonnes nouvelles de vous, ô mon cher compatriote artiste rappeur. Cela est rassurant, d’autant plus que cela me permet d’entrer dans le vif du sujet qui motive d’ailleurs ce geste scriptural. Et c’est, honnêtement, tout le mal que je puisse vous souhaiter : vous voir mener à bien votre exercice professionnel.
Justement, parlant de votre profession, qui est désormais écrite « artiste-chanteur », et dont votre option dans cette sphère autre est « rappeur », je voulais très respectueusement et intelligemment, mon cher Rahim Bakayoko, j’allais dire Himra, nous (vous et moi-même) inviter autour d’un sujet découlant de votre nouvelle sortie musicale.
C’est que le jeudi 7 août 2025, jour commémoratif de la célébration de l’indépendance de la Côte d’Ivoire (qui touche 65 années), j’ai rencontré, comme d’autres, sur les réseaux sociaux, une information venant de vous et tirée de votre single intitulé « Nouveau boss », disant ceci :
« J’ai bien envie de voir le premier de ma classe pour savoir s’il a les mêmes bolides que moi, s’il fait plus de cash que moi… »
Mais qu’est-ce que cela sous-tend ? Que vous avez bien fait d’écourter votre parcours scolaire, pour la musique, qui vous permet depuis un moment de vous sustenter à votre aise et aussi d’être cité parmi les jeunes figures de la musique ivoirienne et africaine ? Soit.
Ce que les réseaux sociaux ont donné à lire, et qui découle effectivement de votre single, dénote que vous avez manqué de sagesse, pour ce coup-là. Car ne serait-ce pas là une insulte à l’égard des apprenants ? Cette sortie ne pourrait-elle pas susciter un déclic négatif chez un jeune qui l’apprend et le constate ?
Mais non ! L’école n’est pas inutile ! Non ! L’école ne fait pas perdre leur temps aux apprenants ! Non ! Nous autres n’avons pas perdu notre temps à l’école pour devenir ce que nous sommes devenus, même si nous ne percevons pas des millions mensuellement ! Oui ! L’école demeure et restera le lieu de socialisation, où les enfants et les jeunes apprennent les normes, les valeurs et les comportements attendus par la société.
Et d’ailleurs, il n’y a pas d’âge pour l’école. Aussi, finit-on jamais de se former selon le domaine qui nous passionne.
Si aujourd’hui vous êtes parvenu à avoir du « cash » hâtif à l’issue de chacune de vos prestations, c’est une bonne chose pour vous, et vous l’avez bien mérité. C’est votre temps, il faut en profiter. Seulement, ce qui gêne, c’est de laisser entendre — et comprendre — que ceux qui sont encore à l’école perdent leur temps.
Chacun de nous vit son destin. Chacun de nous fait son chemin. Partant de cela, cette comparaison n’est pas tellement utile. Parce que, croyez-moi, tout le monde n’est pas appelé à faire de la musique, et y trouver sa voie. Et la musique n’est, d’ailleurs, pas le seul domaine d’activité au monde.
Mon cher Rahim Bakayoko, j’allais dire Himra, j’ai envie de vous apprendre qu’on ne devient pas artiste-chanteur lorsqu’on a été inutile sur les bancs de l’école (je ne dis pas que c’est votre cas). Non. On ne devient pas non plus artiste-chanteur lorsqu’il n’y a plus de métier à exercer dans la vie. Non. Encore, on ne devient pas artiste-chanteur lorsqu’on a raté sa vie. Non. Et ne donnez pas là raison à ceux qui le pensent réellement.
Bien au contraire, on le devient lorsqu’on pense qu’avec le peu de culture (parce que c’est aussi un métier) dont on dispose, on peut aussi épouser cette voie, où l’on peut partager des valeurs avec le public, pour aider à bâtir une société d’excellence. C’est bien en cela qu’on reconnaîtra la valeur ajoutée de celui qui devient Artiste.
« Être instruit est un devoir que chacun doit à la société », disait Alphonse Daudet.
Mais lorsqu’on le devient, on ne garde pas cela pour soi. On se sert justement de ce que l’on a comme connaissance pour édifier, à sa façon, le public.
J’ignore ce que votre « premier de classe » vous a fait de mal pendant vos années d’école, mais j’ai envie de vous dire de le laisser continuer ses études (si c’est encore le cas pour lui, et à travers lui, les autres apprenants indexés et vexés), afin de devenir ce qu’il souhaite être plus tard. Et vous, de continuer à faire ce que vous avez choisi : c’est-à-dire, mettre en chanson des phraséologies.
Le monde de la musique a connu et connaît des rappeurs instruits, et qui, eux, se servent bien de leur art-métier pour impacter, compléter les savoirs, éduquer le public acquis à leur cause. Je m’en vais citer : Grand Corps Malade, Youssoupha. La liste n’est pas exhaustive. Des esprits éclairés, qui pensent et pansent les plaies de notre monde en chantant…
Mon cher Rahim Bakayoko, j’allais dire Himra, lorsqu’on devient ce que vous êtes aujourd’hui, on a le devoir de faire attention à tout ce qu’on fait et dit. Pourquoi ? Parce que nous devenons un miroir pour les plus petits qui nous suivent ; nous devenons une personne qui a de l’influence sur les autres. Vous êtes devenu (et je parle sur vos lèvres) « le number one de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique ». Ceci étant, les plus jeunes pourraient s’inspirer de vous pour faire de même.
La musique, certes, est un domaine libéral. Mais cela ne signifie pas qu’il faut en faire un lieu reprochable. Vous pouvez faire mieux que cela. Vous en êtes capable, ô mon cher Rahim Bakayoko, j’allais dire Himra. Je ne veux pas ici vous dicter désormais votre attitude musicale, seulement vous faire savoir respectueusement qu’on peut travailler dans la discipline. Nous le rappelle, notre devise.
En attendant de se rencontrer, afin que je vous dédicace et offre mon roman en date, il me plaît de vous souhaiter, « Nouveau boss », bien de bonnes choses.

