Je rentre de Chine en ce mois d’août 2025 ! J’y étais, honoré au nom de la poésie. Mon pays et l’Afrique avec !
J’y apprends que la Chine a consenti à de lourds investissements pour que la littérature africaine soit mieux
exploitée, plus visitée, plus connue, plus traduite, en dehors de tous les canons, critiques, postures occidentaux !
La Chine veut se faire elle-même son propre diagnostic ! Senghor y est déjà passé !
Me voici revenu parmi les miens, plus humble encore, plus assoiffé de connaissances et de rêves, plus émerveillé
encore des dons du Seigneur ! La Chine ? Bienvenue au 25ᵉ siècle ! Adomako Yaw, mon coiffeur ghanéen du
quartier de Grand-Yoff qui m’abrite, s’esclaffe de rire quand nous évoquons, en amis complices, mon voyage chez
Confucius : « La Chine travaille. Jour et nuit, nuit et jour, elle travaille », me dit-il ! « L’Afrique ? Parasiter, manger,
dormir, femme ! » Il ajoute, à ma grande surprise, ceci : « La Chine possède plus d’hommes d’État que d’hommes
politiques. C’est ce qui la différencie de nous. Le fossé sera long à combler ! » L’ambassadeur de Tombouctou
renchérit : « Le comble en Afrique, ce sont ces chefs d’État et hommes politiques qui équipent en ascenseurs nos
cases, au lieu de nous éviter la faim et l’ignorance ! Ils sont l’effondrement même de la morale humaine. Des
reptiles sans nom ! »
Il me manquait mon séjour en Chine !
J’écrirai un jour ce que je dois à la Chine, comme j’ai écrit ce que je dois à
ma mère, à Senghor, à mon pays qui m’a vu naître et qui m’a conduit sur les chemins de l’alphabet ! Je suis arrivé
en Chine pour dix jours. Je découvre, étonné, que ni WhatsApp, ni Gmail, ni Google n’ont ici droit de cité ! La
Chine s’est forgé sa propre identité numérique, loin du cannibalisme américain qui dévore l’Occident et rumine la
pauvre Afrique, ce wagon docile, quoique fort créatif, qui suit la marche du monde, faute de politique scientifique
et technologique, de laboratoires de recherche et de petites mains qui fabriquent des algorithmes.
Et si l’Afrique créait son propre réseau identitaire d’opérateur numérique africain mondial ? La question est de savoir
« comment faire pour que le nouveau monde ne se construise pas sans elle, ne se construise pas contre elle. »
Ce que j’ai vu, lu et découvert ici, en terre de Chine, m’habitera jusqu’à la fin de mes jours, dans ce caveau si
attendu où m’attend une maman qui m’a toujours attendu dans la vie ! Une nouvelle carte culturelle, économique,
technologique, scientifique et politique est née, et la Chine l’a tracée, écrite elle-même, plus que tout autre !
Son silence, dans la mystique du travail inspirée de sa culture et de son histoire, la distingue de tous et la sacre !
L’Amérique n’est pas et ne sera jamais la Chine ! L’Europe n’est pas et ne sera jamais la Chine ! Ce qui les sépare,
c’est la discipline, le silence, le sacré. L’Amérique, comme l’Occident, c’est le bruit, la vanité, l’insolence. J’ai
appris ici que les fondements de la liberté, de la justice, de la paix ne sont pas forcément dans cette close et
vaniteuse définition de l’idéal démocratique et des droits de l’homme, si chers à l’Europe des Lumières et
désormais presque toutes éteintes. Quelque chose d’autre est né et s’est levé ici, en Chine, et couvrira le monde !
« Nous sommes arrivés à ce qui commence », comme l’écrivait le poète Gaston Miron !
La Chine, avec près d’un milliard quatre cents millions d’habitants, ne peut qu’être considérée, entendue, écoutée,
respectée ! Le très grand intellectuel singapourien Kishore Mahbubani note pour nous ceci, comme l’a rappelé à
Paris le 4 juillet 2025 dernier, le précieux penseur Jean-Louis Roy, à la tribune de l’Académie des sciences
d’outre-mer où j’étais son invité : « Les 900 millions de personnes vivant à l’Ouest doivent connaître et apprécier
comment les 6,5 milliards de personnes restantes voient le monde. » Cela s’appelle l’humilité !
L’Europe n’est plus civilisatrice ! Elle est nue ! Elle a froid ! Est pauvre ! Elle est inquiète, divisée, explosée. Elle
aussi veut que le nouveau monde ne se construise pas sans elle ! S’est installée dans la « polygamie » pour ne
pas subir le courroux et la dictature d’un seul conquérant !
Non, la Chine n’est pas et ne sera pas l’Outre-Mer de l’Amérique ou de l’Europe ! Le contraire serait plus
envisageable ! La Chine est unique ! Elle est d’abord un exploit culturel, un enracinement, une identité, un
patrimoine. Puis est venu l’exploit économique et scientifique. La force de l’idéologie politique d’un État central
et d’un pouvoir central qui ont le mérite de faire vivre, partager, échanger, combattre ensemble toute pauvreté et
toute solitude !
La Chine est une immense famille humaine, spécifique, aux inépuisables conquêtes sur elle-même : luttes,
souffrances, acquis.
La Chine est un bel abus de patriotisme !
Elle est un accomplissement dans l’exigence
d’un enracinement culturel puissant et une fascination pour une ouverture au monde dans le partage et l’échange.
La Chine n’est pas un pays. La Chine est un continent de l’esprit, pour paraphraser Jean-Louis Roy ! Ses sages,
ses philosophes, ses poètes, ses écrivains, avant ses figures politiques, l’ont fait essaimer par le monde. Réunir et
gouverner, dans la discipline, plus d’un milliard d’habitants est presque surréaliste et inhumain !
Mon pays si cher, le Sénégal, avec ses 18 millions d’âmes, ressemble à une poubelle géante, dans une indiscipline
criante et une incivilité triomphante ! Le Sénégal a besoin d’autorité et de consensus ! L’État doit assurer le premier.
La société civile, le second. La démocratie n’est pas le bordel — excusez de ce vilain mot !
La ville de Shanghai, à elle seule, compte plus de 25 millions d’habitants et elle rayonne dans une propreté, un
civisme, une discipline, un respect patriotique, un cadre boisé fait d’eau, de jardins, de parcs, un environnement
écologique surveillé, une force économique et d’échanges reposante et prospère, une sécurité totalisante et
tranquillisante.
La Chine est une machine à produire de la science, de la technologie, de la croissance, de la richesse, du travail,
de la discipline, du patriotisme, de l’espérance ! À elle seule, elle est devenue le plus grand, le plus puissant
appareil de production industrielle au monde ! Une déferlante montante et vertigineuse !
L’histoire et les progrès de l’humanité se jouent là, de la manière la plus éclatante, la plus saisissante !
Oui, bienvenue au 25ᵉ siècle chinois !
« En 2000, la contribution des États-Unis d’Amérique au PIB mondial était de 22 %, et celle de la Chine de 17 %.
Aujourd’hui, elle est de 15 % pour l’Amérique et de 17 % pour la Chine. À bon entendeur, salut ! L’ère numérique
et les technologies qui l’incarnent y pèsent lourd ! »
« Six milliards de personnes utilisent aujourd’hui Internet, soit près de 70 % de la population mondiale. » Au
moment même où vous lisez ces lignes, « ce sont cinq milliards de courriels qui seront échangés. Dans un avenir
proche, trois communautés d’internautes totaliseront, chacune, un milliard d’usagers : la chinoise, l’indienne
et l’africaine », nous enseigne mon ami l’essayiste Jean-Louis Roy !
La Chine est une leçon de l’histoire.
Elle est une vieille, très vieille civilisation qui a tenu, d’abord, à protéger son
patrimoine culturel. L’Afrique aussi a ses « réserves de valeurs », comme la Charte du Mandé qu’elle cite, mais
sans plus ! La Chine est la déferlante d’un développement industriel et d’une praxis culturelle jamais vus ! Elle
n’est pas qu’en avance ; elle donne le rythme au monde !
Dans son ouvrage Bienvenue dans le siècle de la diversité, la nouvelle carte culturelle du monde, Jean-Louis Roy
nous dit que « de nouvelles institutions émergent : Association de coopération de Shanghai, routes de la soie,
nouvelle banque de développement international, Organisation internationale de médiation créée récemment
par la Chine comme alternative non occidentale aux mécanismes traditionnels de résolution des différends
internationaux. » Sans compter, par ailleurs, « la forte concentration de la République populaire de Chine et
son Président, autour d’un projet de civilisation universel, notion qui emprunte les routes de la soie et fait son
chemin dans le monde. L’an dernier, cette vision et cette conception d’ensemble ont obtenu une reconnaissance
de l’Assemblée générale des Nations Unies sous la forme d’une journée mondiale qui, désormais, lui est réservée
annuellement. »
La Chine que j’ai vue est une « cohésion », une « pertinence », une « durée », une « architecture éthique et
politique » par nécessité, une « masse critique » sur elle-même, un « cycle d’enchaînements et de
renouvellements » époustouflants, un « long terme » maîtrisé, gradué. Si notre planète semble déchirée, la Chine,
sereine, travailleuse et silencieuse, émerge et rayonne dans toute son histoire !
Je n’ai pas vu un pays.
J’ai vu un continent des continents et un peuple de 1,411 milliard d’âmes, dont des
écrivains et des poètes comme Jidi Majia, le plus représentatif de la littérature contemporaine chinoise ! En
Chine, de Shanghai, Lanzhou, Xining, j’ai pensé à Senghor avec son concept « enracinement et ouverture ». Le
poète et chef d’État sénégalais rayonne en Chine avec son ami Aimé Césaire. Ils y sont traduits. Ils sont, en
effigie, dans les musées. Le poète chinois Jidi Majia vénère Senghor pour son apport authentique à la poésie
mondiale. Il rêve de la terre sénégalaise. J’ai décidé, pour ma part, qu’il y mettra bientôt les pieds, à l’occasion de
la biennale des Rencontres poétiques internationales de Dakar, créée en 1998 à Dakar et qui se perpétuent.
« L’universel, c’est le local moins les murs », comme le disait le grand écrivain portugais Miguel Torga ! La poésie
de Jidi Majia, pour parler de lui, c’est « la culture ancestrale, les montagnes et les hautes vallées du peuple Yi aux
confins du Tibet. »
Comme Senghor avec ses pâturages sérères, Joal, les tanns de Djilôr, l’oncle Tokô Waly !
J’ai donc dormi là, au Tibet, à 3 266 mètres d’altitude, près du plus grand lac de Chine, le lac Qinghai, dénommé
« la mer bleue. » La poésie m’aura tout donné ! Elle est mon épouse, ma mère, la mer, ma sœur, ma banque, ma
grotte pieuse, ma rivière, mon lieu de vie, mon oxygène, ma prière, ma mosquée, mon église — parce que je
priais dans les églises depuis tout jeune à Kaolack, ma cité native-natale !
En poésie, écrit Jean-Pierre Siméon, évoquant celle chinoise de Jidi Majia, qui nous dit, lui-même, que « Le poète
est le chef de la dernière tribu », toujours apprendre et savoir « élargir son champ de vision, sans rien renier à sa
culture propre et à son appartenance à une histoire millénaire, à l’entièreté de l’aventure humaine, à nouer le
mythique et l’extrême contemporain, à intégrer la pensée dans l’hymne et l’élévation lyrique… sans cesse
régénérer la conscience des hommes. »
J’ai appris que la misère intellectuelle, l’obscurantisme, étaient pires que la pauvreté et la misère alimentaire ! En
effet, la connaissance peut informer, guider, soutenir, servir dans le dépassement, à surmonter la misère et le
manque. La misère, toute seule, sans lumière, conduit à la défaite et à l’anéantissement. La foi, quant à elle, est
une autre forme de résistance de l’esprit pour éviter la défaite de l’être !
La Chine est grave ! Elle est ample, vaste, réelle, actuelle, forte.
Elle est un lieu fondamental de l’humanité, une
tradition nourricière et féconde. Elle « noue le mythique à l’extrême contemporain ».
« C’est en effet dans la spiritualité immémoriale de ce peuple, dans ses mythes, ses rituels », sa force créative, sa
puissance d’adaptation et de dépassement, que la Chine vit et qu’elle conquiert tranquillement le monde ! Elle
sait où elle marche, où elle va. Elle ne se retournera pas.
L’Amérique, comme l’Europe, sont au bas du grand arbre, alors que la Chine est sur la cime, et elle voit au-delà
de l’horizon — non le chemin du futur, car le futur est déjà là —, mais bien le chemin de l’éternité !
Puisse l’invasion du monde par la Chine, comme on aime aisément l’accuser, ne soit que cette soif de rencontres
et d’échanges des peuples pour une meilleure terre où il fait bon vivre !
J’ai aimé le poète Jidi Majia ; j’ai aimé Shucai, mon traducteur, qui a vécu au Sénégal, rencontré Senghor et gardé
de notre pays un amour émouvant ; j’ai aimé Hunter, critique généreux et si ouvert sur le monde ; j’ai aimé Aaron
Huang, notre jeune guide chinois, à qui j’ai appris quelques mots de français !
Dans nos hôtels, à travers le pays, des robots dans les couloirs, les halls, les gares, les aéroports, nous demandaient
ce dont nous avions besoin pour nous servir ou nous guider. Fascinante avance d’une civilisation technologique,
non ?
« Penser l’autre et accepter de se laisser penser par l’autre, sans égard aux différences, est un acte considérable,
difficile et indispensable, la condition, sans doute, pour qu’émerge une architecture éthique et politique répondant
aux nouvelles conditions de la famille humaine. »
La Chine est une nativité !
Amadou Lamine Sall
Poète
Lauréat du Prix International de Poésie 1573, Golden Antilope Tibétaine 2025, Chine.
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

