Cet hommage du professeur N’Goran trace le portrait d’un intellectuel complet : enseignant‑chercheur, écrivain et philosophe, animé par une authenticité éthique rare.
Ce propos constitue fondamentalement un hommage, manifestant une fonction testimoniale. Ses présupposés adhèrent aux principes de l’« illusion biographique » : selon Bourdieu, cela revient à « percevoir et construire une vie comme une histoire cohérente, linéaire et auto‑suffisante, portée par une intention intrinsèque de l’individu, alors qu’en réalité elle est façonnée par un ensemble complexe de contraintes et de relations sociales » (Bourdieu, 1986, p. 69–72).
Nous dressons ici un portrait de Jean‑Marie Kouakou, professeur titulaire de littérature française, universitaire, écrivain, intellectuel de haut vol, sous le statut de « philosophe ». Ce statut s’inscrit en façade dans l’homogénéité narrative, avec un appui sur un corpus varié (récits de vie, productions scientifiques, interventions publiques, éthique professionnelle et posture sociale), tout en demeurant crédible malgré l’effet potentiellement illusionniste.
Introduction
Comme toutes les personnalités de son envergure, Jean‑Marie Kouakou offre plusieurs facettes : enseignant‑chercheur, professeur de littérature française, universitaire, écrivain, intellectuel et humaniste. Pourquoi opter pour l’identité de « philosophe » uniquement ?
D’abord, parce que les identités académiques (universitaire, homme de lettres, intellectuel) sont largement assumées et attestées – enseigner, penser, écrire, publier (thèses, ouvrages, conférences, prises de position). Ensuite, le statut de « philosophe » exige une reconnaissance particulière : distinguer le fonctionnaire qui philosophe « pour vivre » de l’être authentiquement philosophe « qui vit pour philosopher » (paraphrasant Weber). Comme le rappelle Bourdieu dans son étude sur Heidegger, la philosophie perd son essence dès lors que le philosophe devient fonctionnaire d’État.
Dès lors, dans quelle mesure Jean‑Marie Kouakou incarne-t-il le philosophe authentique ? Je propose deux hypothèses : 1) son rapport au monde social et 2) sa conception de la littérature.
I. Bâtir le monde social
Dans la mémoire du champ social, plusieurs figures de philosophes incarnent une posture de vie incarnée : Paul Nizan, J.-P. Sartre (génie malheureux), Socrate et J.-J. Rousseau (« gueux philosophe »). Mais c’est Diogène de Sinope qui incarne de manière la plus achevée le modèle d’un détachement matériel absolu. Selon Michel Foucault (dans un de ses derniers cours au Collège de France), Diogène incarne les vertus cardinales du philosophe par son ascèse matérielle.
Diogène, dit « le cynique », « le chien » ou « le fou », vivait à la belle étoile, dans une jarre ou un tonneau, vêtu modestement, et portait une lampe allumée pour chercher « un homme vrai ». Ce cynisme n’est pas dévalorisant, bien au contraire : c’est une démarche philosophique de renversement, vers un troisième degré de sens.
Jean‑Marie Kouakou, sans vivre comme Diogène, adopte ce même détachement matériel et symbolique : il rejette les conventions universitaires (grades, formalisme, vouvoiement). Son approche de la connaissance est ainsi socratique : « Je sais que je ne sais rien ». Il adopte une posture ascétique qui s’oppose à « l’éblouissement de la valeur » (selon J. Tonda) : il refuse la fascination pour l’apparence et l’illusion symbolique.
Par cet ancrage, Kouakou résiste aux pulsions de jouissance matérielle et symbolique : il s’émancipe des scélérats et pervers décrits par Dufour dans La fable des Abeilles, libérant ainsi l’individu de l’éclat trompeur de la valeur.
II. La chose littéraire : qu’est‑ce que la littérature ?
Dans la « troisième voie » critique au sein de l’école d’Abidjan, Kouakou se distingue par une approche entre formalisme-structuralisme et critique psychanalytique. Il développe un éthos poétique fondé sur une méthode rigoureuse et créative, explicitée dans son ouvrage La Chose littéraire (2005).
La « chose littéraire » est structurale : un objet de sens en réseau, non autonome. Elle est aussi épistémologique : empruntée à la rigueur sociologique à la Durkheim, Bourdieu, Chamboredon, Passeron. Selon l’esprit scientifique hérité des sciences exactes.
Enfin, la littérature s’incarne dans des objets concrets : la casquette de Bovary, la madeleine de Proust, le téléphone de Ponge, plus tard le dôdô, le tam-tam, etc. L’objet littéraire est saisi par une méthodologie rigoureuse, mais aussi ouverte à la créativité : la rigueur et l’imagination sont indissociables.
Pour devenir incarnée, la littérature repose donc sur la substance du monde et du sujet : elle est « impression et expression d’un sens », marquée par les rapports idéologiques qui percent dans la langue structurale.
Conclusion
Qu’avons-nous appris de vous, cher maître ? Après tant de pérégrinations entre lettres, chiffres, signes et symboles, vous nous avez montré que la littérature et la philosophie ne sont pas des savoirs. Mais des impulsions vers l’Être humain comme essence : nous-mêmes, singuliers, imperfectibles et reliés. Merci pour ce service rendu.
Prof. David NGORAN
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
