L’art contemporain fragilisé: Koyo Kouoh est partie

7 mois

La scène artistique africaine et mondiale est en deuil après le décès soudain de Koyo Kouoh, ce 10 mai.


Figure majeure de l’art contemporain, elle dirigeait depuis 2019 le Zeitz MOCAA, au Cap, en Afrique du Sud.
Elle était la première femme africaine à occuper ce poste, dans le plus grand musée d’art du continent.
Sous sa direction, le Zeitz MOCAA s’est transformé en espace critique, inclusif, engagé et tourné vers le futur.


Féministe assumée, elle portait une parole puissante, cherchant à décoloniser les institutions artistiques et leurs pratiques muséales.
En décembre 2024, elle avait été nommée commissaire de la Biennale de Venise, édition prévue en 2026.
Cette nomination historique faisait d’elle la première femme africaine à diriger cet événement fondé en 1895.
Elle devait présenter dans quelques jours le thème de cette Biennale qu’elle rêvait audacieuse, résistante et réparatrice.


Son décès laisse orpheline cette édition, et bouleverse un monde de l’art qui attendait son regard singulier.


Née à Douala en 1967, elle a grandi à Zurich où elle découvre très tôt les arts et lettres.


Formée initialement à la finance, elle choisit bientôt la culture comme territoire de combat, de pensée et d’action.
Dans les années 1990, elle s’installe à Dakar, ville pivot de son ancrage panafricain et de ses engagements.


Elle coordonne les arts à l’Institut Gorée, co-commissarie les Rencontres de Bamako et collabore avec la Biennale de Dakar.
En 2008, elle fonde RAW Material Company, à Dakar, centre artistique dédié à la critique, la transmission et l’expérimentation.
RAW devient vite une plateforme de référence pour la pensée postcoloniale, les récits féminins et les pratiques diasporiques.
Kouoh y affirme une vision claire : penser l’Afrique depuis elle-même, dans sa complexité, sa puissance et ses failles.


Elle invite artistes, penseurs et curateurs du monde entier à déconstruire, dialoguer, créer autrement dans un espace partagé.

Par son intelligence, son calme ferme et sa parole affûtée, elle s’est imposée sur les scènes les plus exigeantes.


On la retrouve à Kassel pour Documenta 12, à Londres pour la foire « 1:54 », ou encore à Paris.


Elle croyait en une Afrique créatrice, souveraine, capable d’écrire elle-même son récit à travers l’art contemporain.
« Je me fiche d’être à leur table. Je dresse la mienne », disait-elle à propos des institutions occidentales.


En 2019, elle prend la tête du Zeitz MOCAA, qu’elle réinvente comme musée du présent et de la mémoire.
Elle y mène un travail de dé-hiérarchisation, valorisant les artistes femmes, queer, diasporiques, souvent marginalisés dans les grandes institutions.
Son approche transcontinentale tissait des liens entre Afrique, Europe, Amériques et Caraïbes, en assumant les tensions et héritages partagés.
En 2024, sa nomination à Venise fut accueillie comme une victoire symbolique pour toutes les voix longtemps réduites au silence.


Elle préparait une édition forte, traversée par les luttes contemporaines et les désirs de réparation, de justice et d’imagination.
« L’art est un espace de transformation », disait-elle, convaincue que la création ouvre d’autres futurs là où tout semble figé.
Koyo Kouoh n’était pas qu’une commissaire d’exposition : elle était une éclaireuse, une passeuse, une architecte d’espaces critiques.
Elle a formé, accompagné, révélé une génération entière d’artistes, de femmes, de penseurs et d’acteurs culturels du monde entier.


Elle laisse un héritage vivant, exigeant, fécond, où chaque projet résonne comme une tentative d’élargir notre monde commun.
Son départ à 58 ans plonge le monde de l’art dans la sidération, l’émotion, la gratitude et la continuité.
Merci, Koyo Kouoh, pour avoir montré que l’Afrique n’est pas périphérie, mais source, centre et avenir du monde.

HARON LESLIE

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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