
La nomination de Mgr Ignace Bessi à Abidjan, en remplacement du cardinal Jean-Pierre Kutwa désormais à la retraite, a relancé une question. Celle du tribalisme dans l’Église de Côte d’Ivoire et beaucoup pensent qu’il s’agit d’un vrai sujet de débat. Pour avoir suivi la crise dans le diocèse de Man où la même question avait fait polémique, Pouvoirs Magazine a voulu approfondir le sujet. Pour ses lecteurs qui l’ont sollicitée, la rédaction s’est penchée sur cet autre aspect.
Lundi 20 mai 2023
Le lundi 20 mai, le pape François a accepté la démission du cardinal Jean-Pierre Kutwa. Et a nommé Mgr Ignace Bessi comme le nouvel archevêque d’Abidjan. Mgr Bessi était précédemment archevêque de Korhogo où il avait remplacé Mgr Marie-Daniel Dadiet.
Dans une publication largement suivie et débattue sur les réseaux, Jean-Claude Djéréké y a vu du tribalisme. Pour cet observateur des questions religieuses, il aurait été plus juste que ce fut un évêque de la province d’Abidjan. A prendre la place du cardinal Kutwa. Dans la province ecclésiastique d’Abidjan, comme il l’écrivait, il y a l’évêque de Grand-Bassam, l’évêque de Yopougon et celui d’Agboville.
Jean-Claude Djéréké écrivait ne pas comprendre qu’on aille jusqu’à Korhogo. Aux fins de déloger un archevêque qui n’était là que depuis peu, pour faire de lui le nouvel archevêque d’Abidjan.
L’intellectuel marque son exaspération sur un point.
C’est qu’il se trouve que celui qui est choisi pour remplacer le cardinal Kutwa est de la même origine ethnique que lui. Jean-Claude Djéréké y a vu comme un deal. Il se serait agi d’un passage de témoin entre un grand frère et un petit frère.
Plusieurs personnes sur les réseaux ont contredit cette version. Et le père Norbert Abekan a appelé à ne pas écouter la « voix de la radio « mille colline ». En référence à cette radio rwandaise dont on dit qu’elle a alimenté les oppositions. Et encouragé les tueries du génocide rwandais.
Dans une deuxième publication, en vue de répondre à l’un de ses contradicteurs prêtres, Jean-Claude Djéréké est revenu à la charge. Il a insisté sur le fait qu’il y avait surtout deux profils qui auraient pu hériter d’Abidjan. A savoir celui du président de la Conférence épiscopale, Mgr Marcellin Kouadio, évêque de Daloa. Et celui de l’évêque d’Agboville, Mgr Alexis Touably.
L’intérêt que les internautes ont accordé à ces échanges a poussé la rédaction de Pouvoirs Magazine à mener quelques enquêtes. Auprès de plusieurs prêtres des deux derniers évêques cités par Jean-Claude Djéréké. Et dont le profil serait plus adapté que celui de Mgr Bessi pour Abidjan. Ils ont tous voulu garder l’anonymat.
La question est de savoir si selon eux leur évêque a vraiment le profil. Le profil pour être archevêque d’Abidjan, qui se trouve être le diocèse le plus important de la Côte d’Ivoire. Du simple fait qu’Abidjan est la capitale économique. Et que la plupart des institutions politiques et diplomatiques y ont leur siège.
L’avis de quelques prêtres sur deux profils d’évêques
Mgr Marcellin Kouadio dont Jean-Claude Djéréké a dit qu’il avait le profil pour Abidjan est connu de toute la Côte d’Ivoire. Il s’est fait remarquer par une homélie à connotation politique et dénonciatrice à Agboville. C’était à l’occasion d’une réunion des évêques dans cette ville l’an dernier. Il avait hérissé le parti au pouvoir qu’il accusait de faire un développement à la carte et de ruser avec la réconciliation.
À la question de savoir s’il a le profil pour Abidjan, plusieurs prêtres ont noté un fait précis. C’est que Mgr Marcellin Kouadio était d’abord évêque de Yamoussoukro avant d’être transféré à Daloa. Les propos de Mgr Marcellin à sa messe d’installation à Daloa ont montré qu’il n’avait pas quitté Yamoussoukro de bon cœur.
Des raisons connues de tous les prêtres de Yamoussoukro ont obligé le pape à l’enlever de la capitale politique. Pour le mettre vers un diocèse plus modeste où il y a moins de risque à défier les gouvernants. Est-ce cohérent de ce point de vue de le transférer à Abidjan ? A-t-il évolué sur ce que le pape lui reprochait comme évêque de Yamoussoukro et qui l’a fait transférer à Daloa ? Mgr Marcellin aurait-il trouvé dans une ville comme Abidjan sa place. Pour être capable de s’apaiser dans ses relations avec les hommes politiques ? Très peu le pensent.
Evêque carte postale
On peut conclure que le pape n’a pas voulu de lui à Abidjan comme archevêque parce qu’il n’est pas relationnel. Et que son monde s’arrête à ses homélies contre les hommes politiques.
Quant à Mgr Alexis Touably, il est évêque d’Agboville. Jean-Claude Djéréké estime qu’il a le profil pour Abidjan. Il fut autrefois le président de la Conférence épiscopale de Côte d’Ivoire. Et est actuellement le président de la conférence des évêques de l’Afrique de l’Ouest. De l’avis des prêtres contactés, il jouit d’un bon relationnel, mais comme a dit l’un d’entre eux, c’est un « évêque carte postale ». Les avis sont mitigés sur sa gestion du diocèse d’Agboville.
Il serait un évêque sans vision, dans un diocèse inorganisé et sans véritables initiatives. Plusieurs de ses prêtres s’en plaindraient depuis des années. Il ne serait pas non plus un meneur d’hommes. Et prêcherait pour sa propre chapelle.
Évidemment, ces descriptions ne déterminent pas les deux évêques cités. C’est le regard que quelques-uns de leurs propres collaborateurs portent sur eux. Pour dire que selon eux, ils n’auraient pas le profil pour Abidjan. « Ou alors fallait-il faire fi de certaines qualités du fait qu’ils ne sont pas Ébrié pour les transférer à Abidjan ? », s’interroge un prêtre contacté. « Et si le pape les avait évalués et les avait trouvés inaptes pour Abidjan ? » s’interroge un autre.
Et le nouvel archevêque dans tout ça ?
Mgr Ignace Bessi est déjà archevêque d’Abidjan et rien ne sert de faire des supputations sur sa nomination. C’est vrai qu’il est Ébrié. Mais et si l’incompétence des deux autres à diriger l’archidiocèse d’Abidjan avait favorisé sa nomination?
Dans ce cas, on parlerait de moindre mal, s’il est avéré que ce n’est pas non plus une perle. Mais qui a dit qu’un Ébrié ne pouvait pas être une perle pour Abidjan. Pour que le pape n’ait pas eu besoin de prendre des risques avec deux profils incertains ?
Le débat sur le tribalisme dans l’Église peut avoir lieu. Et Pouvoirs Magazine le suit de près. Mais c’est un débat qui a ses propres limites. Rien ne prouve pour l’heure, que Mgr Ignace Bessi est incompétent. C’est à son avantage.
La Rédaction de Pouvoirs Magazine
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