Elle n’est plus là, mais les institutions qu’elle a bâties continuent de porter sa voix, son audace et sa vision.
Koyo Kouoh n’était pas simplement une commissaire d’exposition, elle était une bâtisseuse, une stratège et une femme de transmission.
Née à Douala en 1967, elle avait choisi de faire de l’art africain une puissance culturelle internationale.
Son parcours, entre Suisse, Sénégal et Afrique du Sud, avait façonné une pensée profondément africaine, ouverte et décomplexée.
Elle aurait pu rester dans les cercles prestigieux de l’art international, mais elle préféra construire ses propres espaces.
À Dakar, elle fonda RAW Material Company, devenu progressivement un laboratoire essentiel pour les créateurs contemporains africains.
Sa philosophie tenait presque en une phrase : il fallait construire sa maison plutôt que mendier une place ailleurs.
Cette conviction explique sans doute pourquoi son œuvre dépassait largement les expositions, les musées et les distinctions internationales.
Koyo Kouoh voulait surtout créer des institutions capables de survivre aux individus, aux financements et aux modes passagères.
Lorsqu’elle prit la direction du Zeitz MOCAA, elle transforma profondément l’un des musées africains les plus ambitieux.
Elle y défendit des artistes africains, mais aussi leurs récits, leurs recherches, leurs doutes et leurs trajectoires personnelles.
Avec When We See Us, elle proposa notamment une lecture monumentale de la figuration noire à travers plusieurs générations.
Son ambition ne consistait jamais à simplement montrer l’Afrique, mais plutôt à laisser les Africains raconter eux-mêmes.
Elle accordait également une place considérable aux jeunes commissaires, aux femmes et aux professionnels souvent éloignés des projecteurs.
Son influence se mesurait ainsi moins aux titres obtenus qu’aux carrières qu’elle avait contribué à faire naître.
En 2024, sa nomination pour diriger la Biennale de Venise 2026 consacra une trajectoire devenue impossible à ignorer.
Elle devait devenir la première femme africaine à prendre les commandes de cette immense scène artistique mondiale.
La mort, survenue à Bâle le 10 mai 2025, à seulement 57 ans, interrompit brutalement cette nouvelle aventure.
Mais elle n’a pas interrompu son idée essentielle : l’Afrique n’a pas besoin d’autorisation pour produire son propre récit.
Aujourd’hui, penser à Koyo Kouoh, c’est donc regarder les institutions qu’elle a laissées derrière elle, encore debout.
C’est aussi mesurer combien certaines femmes disparaissent physiquement, mais deviennent davantage présentes dans les combats qu’elles inspirèrent.
Koyo Kouoh nous manque parce qu’elle avait compris avant beaucoup d’autres que l’avenir culturel africain se construisait maintenant
HARON LESLIE
POUVOIRS MAGAZINE

