Depuis plus de trente ans, Kajeem fait du reggae une voix de conscience, de liberté et de résistance.
De la scène à la radio, de l’écriture à l’engagement citoyen, il n’a cessé d’interroger son époque sans jamais renoncer à sa liberté de ton. À l’occasion de « La Convocation », son rendez-vous annuel avec le public, prévu le 10 octobre au Palais de la Culture, l’artiste revient sur son parcours, ses désillusions, ses combats et cette colère qu’on lui prête souvent, mais qu’il récuse. Apaisé, mais toujours vigilant, Kajeem revendique une seule fidélité : celle de rester libre et de « faire sa part ». Entretien avec un artiste qui, après tant d’années, continue de croire que la musique peut encore consoler, éveiller et donner de la force.
Un concert est-il encore un acte de résistance lorsque celui qui chante est devenu lui-même une institution de la musique ivoirienne ?
Un concert devrait être quelque chose d’ordinaire pour tout artiste. Mais le contexte social, économique et politique fait qu’aujourd’hui, c’est manifestement un acte de résistance. Refuser de se diluer, de disparaître, continuer à faire, à exister malgré toutes les embûches, c’est définitivement faire acte de résistance.
Quant à l’institution que je serais devenu, je dirai que les choses ne valent que par ce qu’on veut bien en faire. Ce n’est pas l’idée que j’ai de moi.
Votre musique est souvent traversée par une forme de mélancolie. Le spleen est-il, chez vous, la face cachée de l’engagement ?
La mélancolie est un peu la marque de fabrique du reggae et des musiques noires en général. Elle parle à l’âme des gens. On la retrouve dans nos musiques traditionnelles où chanter, c’est exprimer les épanchements de son âme.
C’est ce qui fait que, quand quelqu’un chante chez les Baoulés, par exemple, on lui dit : « Yako », car on compatit à ce qu’il exprime. La mélancolie est donc, pour moi, un ingrédient — et non des moindres — de l’engagement.
La Côte d’Ivoire se porte-t-elle mieux depuis l’instauration du multipartisme, porté à l’origine par la gauche ? Et, plus encore, se porte-t-elle mieux depuis que cette même gauche a perdu le pouvoir en 2011 ?
Je fais le constat de la nostalgie qui habite nombre d’Ivoiriens. Et pour moi, cette nostalgie est la preuve de notre incapacité à faire mieux que ce que nous avons fait par le passé. Le sentiment d’être dans une sorte de marche arrière qui n’en finit plus.
Je suis un désillusionné des années 90 qui n’en finit pas de se lamenter.
Depuis votre combat d’éveilleur des consciences, qu’avez-vous perdu en chemin que personne ne voit ?
J’ai perdu mon innocence, voire ma naïveté. Et aussi des pseudo-amitiés à chaque changement de régime.
Le reggae est une musique de résistance. Mais résister pendant trente ans, est-ce encore résister ou est-ce simplement refuser de capituler ?
La forêt pousse en silence. Et dans l’ère de la visibilité, les vérités premières sont souvent des erreurs premières. Il ne faut jamais oublier cela.
Dans cette société d’abondance où la majorité peine à manger à sa faim, nous n’avons jamais eu autant besoin de reggae que maintenant : pour dénoncer les injustices et les tares de la société, consoler et redonner de la force aux plus faibles d’entre nous.
Car il faut le savoir : si nous ne faisions aucun effet, nous ne serions pas si ostracisés.
J’ai perdu des pseudo-amitiés à chaque changement de régime.
Votre concert du 10 octobre est-il destiné à célébrer ce que vous avez accompli ou à régler quelques comptes avec l’époque ?
« La Convocation » est devenue un rendez-vous annuel pour nous retrouver, partager un agréable moment, faire le point et nous projeter.
Ce concert nous ramène au Palais de la Culture, qui est un cadre prestigieux. Mais ce ne sera ni un moment d’autocélébration ni un quelconque règlement de comptes, même s’il y aura toujours des gens pour se sentir visés par nos propos.
Cette année, j’y présenterai en exclusivité quelques titres du tout prochain album, ainsi que quelques-uns des artistes avec lesquels je collabore, en local comme à l’international.
Ce sera une fête.
Peut-on monter sur scène avec de la joie lorsqu’on porte en soi autant de choses qui restent irrésolues ?
Je suis un optimiste triste, à la différence des pessimistes gais. Et je suis toujours enthousiaste, même si j’ai souvent l’air grave.
Je monte donc toujours sur scène avec la joie d’apporter quelque chose au public. Jamais il n’a été dit ou écrit que je devais régler tous les problèmes de la société.
Par contre, j’ai fait, je fais et je ferai toujours ma part, dans la critique comme dans l’action.
Le Palais de la Culture sera rempli de spectateurs venus vous écouter. Que cherchez-vous encore dans le regard du public après toutes ces années ?
J’ai certes la chance d’être suivi par nombre de personnes depuis quelques décennies, mais j’ai aussi beaucoup de jeunes et de très jeunes qui viennent m’écouter. J’en suis d’ailleurs particulièrement flatté.
Tout ce que j’attends du public, c’est son attention, car ce sera un moment de complicité, de communion.
Vous avez beaucoup parlé de la société. Avez-vous parfois le sentiment que la société vous a aussi façonné, au point que vous ne sauriez plus distinguer votre propre colère de celle des autres ?
Je suis impacté par la société, bien sûr, mais je connais ma colère et mes combats.
Dans « Osons le courage », titre introductif de RAGGAFRIKA, mon précédent album, je dis : « Je chante ce qui me touche, et tant mieux si cela vous touche. »
Cela résume bien mon état d’esprit. Si je refuse d’être manipulé par les nantis, ce n’est pas pour être manipulé par les démunis.
J’ai toujours eu à cœur de garder ma liberté de ton.
Qu’est-ce qui est le plus difficile pour un artiste : être entendu, être compris ou être retenu ?
Réussir à se faire entendre et comprendre dans un monde où les gens sont bombardés d’informations, c’est un bien grand défi.
Si, par après, le public retient ce que vous dites, là, c’est le jackpot !
Je dirai que réussir à se faire comprendre, c’est le plus difficile.
À quoi reconnaît-on qu’une œuvre a réussi ? Au nombre de personnes qui l’écoutent, à celles qu’elle transforme ou à celles qui s’en souviennent après la mort de son auteur ?
Ce qui se passera après la mort concerne les vivants. Je ne me préoccupe donc pas de ce qui se passera après ma mort.
Pour moi, une œuvre peut être jugée comme réussie au nombre de personnes qu’elle impacte, qu’elle transforme. Le nombre d’écoutes est important, mais ne remplace pas et ne supplante pas le talent ou l’impact du créateur.
Vous avez été et êtes encore activiste, chanteur, écrivain, homme de radio. Toutes ces voix parlent-elles du même Kajeem ?
Toutes ces voix parlent du même Kajeem. Les canaux utilisés sont différents, mais la substance du message et de l’action reste la même.
Parfois, il faut aborder les choses sous différents angles pour mieux les cerner.
Si vous pouviez monter sur scène le 10 octobre et adresser une seule phrase au jeune homme qui débutait en 1997, que lui diriez-vous ?
J’ai sorti Ngowa en 1997, mais je suis officiellement dans le métier depuis 1993.
Je lui dirais, comme le disait feu mon vieux père Tangara Speed Gôdha : « Enjaille-toi ! », c’est-à-dire : fais-toi plaisir !
Kajeem est-il encore en colère ou a-t-il simplement pris l’habitude de chanter la colère ?
Je suis un homme apaisé, en qui brûle constamment le feu, car je sais m’indigner quand il le faut.
Je ne suis pas en colère. C’est une caricature de moi : le mec en colère.
Je suis observateur et j’ai le vécu. Donc je sais chanter la colère.
Mais définitivement, je ne suis ni un homme en colère ni un homme qui a pris l’habitude de chanter la colère.
« LikEKpa ni mi douman fataman ». Vous réclamez symboliquement qu’on associe votre nom à « ce qui se fait de bien ». N’y a-t-il pas, derrière cette revendication, une part d’ego que l’artiste engagé préfère généralement ne pas montrer ?
Je ne réclame pas d’être associé à ce qui se fait de bien. Je fais juste le constat que je ne suis pas l’un de leurs chouchous. Que je ne suis pas invité à nombre d’endroits. Que je ne suis pas associé à nombre d’événements officiels, comme une sorte de pestiféré, d’empêcheur de tourner en rond.
Et je veux que cela soit su.
Je ne revendique et ne réclame rien. Mon éducation et ma trajectoire m’ont suffisamment mis à l’école de l’humilité.
Enfin, si le concert du 10 octobre devait être votre dernier grand rendez-vous avec le public, voudriez-vous être applaudi, compris, pardonné… ou simplement ne pas être oublié ?
Ceux qui me suivent le savent. Je fais chaque album, chaque spectacle comme si c’était le dernier.
Chacun retiendra ce qu’il veut ce jour-là.
Moi, je veux juste laisser le souvenir d’un beau moment de partage avec ceux qui répondront à l’appel.
propos recueillis par
ALEX KIPRE
photos :dr
POUVOIRS MAGAZINE


