Bomou Mamadou : « Le meilleur reste à venir »

4 semaines

Il est difficile, voire impossible, d’enfermer Bomou Mamadou dans une seule discipline. Il est danseur, comédien, metteur en scène, chanteur, chorégraphe, auteur, conteur et maître de la parole.

L’homme a construit une trajectoire à la croisée de plusieurs expressions artistiques. De ses années de formation au Village Ki-Yi, sous l’influence déterminante de Werewere Liking, aux scènes africaines et internationales, son parcours épouse l’idéal d’un art sans frontières.

Son histoire est aussi celle d’un homme attaché à l’excellence et à la transmission. De la danse au théâtre, du cinéma à la musique, de la mise en scène à l’art de la parole, Bomou Mamadou n’a cessé d’explorer et de se réinventer. À la date du 13 septembre, jour anniversaire de sa naissance, Pouvoirs Magazine revisite avec lui les grandes étapes d’une carrière consacrée à l’art et à la transmission.

Coolbe Ouattara (CLB) : Qu’est-ce qui vous a conduit, jeune homme, vers l’univers artistique ?

Bomou Mamadou (BM) : Je ne sais pas vraiment ce qui m’y a conduit.

Aujourd’hui, je sais simplement qu’il n’y a pas de hasard.

En 1983, je préparais mes dossiers pour passer un concours à la Fonction publique. Ma petite sœur, Boumou Karidia, qui était à l’École normale supérieure et faisait du théâtre avec Marie-Josée Hourantier, m’a demandé de l’accompagner à une répétition.

J’étais le seul spectateur et j’étais plutôt agacé. Au cours de la répétition, Werewere Liking a demandé aux comédiens de prendre une posture exprimant la colère. J’étais justement très énervé. Lorsque la lumière s’est allumée, elle m’a aperçu dans une posture qui l’a interpellée. Elle a demandé : « Qui est ce jeune homme ? »

Ma sœur a répondu que j’étais son grand frère. Elle m’a alors demandé si je voulais faire de l’art. J’ai répondu : « Non ! » Elle m’a pourtant dit. « Si vous voulez faire de l’art, vous serez très grand. Cela se sent. »

Elle m’a donné rendez-vous à l’ILENA. Nous étions jeudi. Le samedi, j’étais devant elle. Elle m’a alors intégré à la compagnie de l’Institut de littérature et d’esthétique négro-africaine. Elle m’a ensuite envoyé à l’École normale supérieure pour participer à Une Nouvelle Terre, un spectacle de Marie-Josée Hourantier.

Je n’avais qu’une phrase. Lorsque je l’ai prononcée, le public a été profondément ému. C’est ainsi que tout a commencé. Je suis ensuite parti en France, à Nantes. Puis nous avons créé le Village Ki-Yi. Le reste appartient à l’histoire.

CLB : Que vous a apporté votre passage au Village Ki-Yi ?

BM : Le Village Ki-Yi m’a apporté bien plus qu’une formation artistique.

Il m’a permis de construire une famille et de comprendre que l’on pouvait vivre de son professionnalisme à partir de l’Afrique.

Il m’a surtout appris qu’aucune race au monde ne possède le monopole de la compétence, de la performance ou de l’excellence. Le Village Ki-Yi était au service du panafricanisme. Il formait des personnes responsables, disciplinées et engagées au service de l’Afrique.

J’y ai compris que, quel que soit son métier, il faut chercher l’excellence. Même un balayeur peut être le meilleur dans son domaine s’il travaille avec rigueur et discipline.

CLB : Vous avez pratiqué plusieurs disciplines artistiques. Pourquoi cette diversité ?

BM : Parce que, pour moi, l’art est complet. J’ai pratiqué la danse, le théâtre, le cinéma, la musique, la mise en scène, le théâtre d’ombre et les marionnettes. Je suis notamment diplômé du Festival international de la marionnette de Charleville-Mézières.

Dans la tradition africaine, l’artiste n’est pas enfermé dans une seule catégorie. Il peut être conteur, chanteur, danseur, comédien et transmetteur. C’est ma conception de l’artiste africain : un artiste complet, ouvert à différentes formes d’expression.

CLB : Quels voyages et quelles rencontres ont le plus marqué votre carrière ?

BM : Il y en a beaucoup.

Je retiens notamment l’appel du président Abdoulaye Wade pour participer à l’accueil de 162 Haïtiens et parler de l’Afrique.

Mais ma plus belle tournée reste celle de la Caravane de l’intégration ouest-africaine, organisée par Africable et la BCEAO. Pendant trois mois, nous avons sillonné l’Afrique pour porter un message : l’Afrique doit être elle-même.

Je garde aussi un souvenir particulier de la COP15 en Côte d’Ivoire, où j’ai eu l’occasion de parler devant près de 30 chefs d’État et de gouvernement. J’ai également joué en anglais au Kennedy Center, aux États-Unis, et j’ai été distingué à Kigali, au Rwanda.

Partout où je vais, je reste cependant profondément attaché à la Côte d’Ivoire. Je suis fier de la représenter.

CLB : Comment êtes-vous devenu ce maître de la parole aujourd’hui sollicité à travers l’Afrique ?

BM : Je le dois notamment à Miss Zahoui. J’étais conteur au . Dieu., je contais dans les écoles et dans plusieurs localités du pays.

Un jour, Miss Zahoui m’a demandé de présenter un événement. Je lui ai répondu que je ne savais pas le faire. Elle m’a dit qu’elle m’avait déjà entendu parler et qu’elle savait que j’en étais capable.

Elle m’a donné ma chance. C’est ainsi que tout a commencé.

Depuis l’école, j’aimais les belles lettres et les grandes épopées africaines. Je retenais facilement les textes de Soundiata, de Camara Laye, de René Maran ou encore de Victor Hugo.

Lorsque j’ai compris que l’art du conte et de la parole pouvait devenir une autre voie, j’ai commencé à présenter des événements. Les entreprises, puis les institutions, m’ont progressivement sollicité.

Aujourd’hui, on me donne un thème et mon travail consiste à trouver les mots capables de toucher les hommes. Je cherche simplement à magnifier la parole, à dire ce qui est beau à dire et ce qui est vrai à dire.

CLB : Après plusieurs décennies de carrière, quel regard portez-vous sur votre parcours ?

BM : Je considère que je n’ai pas encore terminé. Mon bilan, je le fais tous les jours. Chaque soir, je me demande ce que j’ai accompli et ce que je peux améliorer.

Ma devise est : « Toujours plus loin, toujours plus vrai, toujours plus fort. »

Je veux donner le meilleur de moi-même, je veux que mon pays soit fier de moi, que l’Afrique soit fière de moi et, au-delà, apporter quelque chose à l’humanité.

Je ne pense pas encore être arrivé. Pour moi, le meilleur reste à venir.

CLB : Quel héritage souhaitez-vous laisser aux jeunes artistes africains ?

BM : C’est à eux de choisir ce qu’ils veulent retenir de mon parcours : le danseur, le chanteur, le conteur, le comédien, le parolier ou l’homme de parole.

Je rends la gloire à Celui qui m’a donné ces possibilités. Dieu.

Je souhaite surtout que les artistes africains dépassent les considérations tribales, politiques ou religieuses. Notre mission doit être plus grande : apporter de l’espoir à l’humanité.

L’art n’est pas une affaire de clans, il a une vocation de lumière.

Il n’y a pas de petits artistes ni de grands artistes. Mais des hommes et des femmes qui cherchent, à travers leur art, à apporter quelque chose à la vie.

CLB : En ce jour anniversaire, une pensée pour ceux qui ont contribué à faire de vous l’homme que vous êtes ?

BM : J’ai commencé mon anniversaire en rendant hommage à mon père et à ma mère. Je leur ai dit merci et j’ai prié pour eux.

Mais au-delà de mes parents, j’ai prié pour tous les habitants de mon pays. Je veux dire merci à la Côte d’Ivoire. Merci à tous ceux qui ont contribué à faire de moi ce que je suis.

Je suis profondément reconnaissant et je voudrais donner à ce pays davantage encore que ce qu’il m’a donné.

Si nous avons hérité de la liberté, notre devoir est de devenir un modèle pour l’humanité.

Je dis donc merci à la Côte d’Ivoire. Et je reste convaincu que le meilleur est encore à venir.

Entretien réalisé par

Coolbe Ouattara

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